Dimanche 15 décembre 2019

Jean-Luc Moulène sans concessions

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 8 mars 2002 - 501 mots

Se méfiant de toute séduction, les images
de Jean-Luc Moulène n’en exercent pas moins une étrange fascination. Alors que le photographe a été choisi, avec Anri Sala, pour représenter la France à la prochaine Biennale de São Paolo, une monographie permet d’approcher de plus près une œuvre aussi difficile qu’envoûtante.

Est-il significatif de remarquer qu’un auteur ne suffit pas pour introduire l’œuvre de Jean-Luc Moulène ? Habituellement basée sur une rencontre entre un artiste et un critique (Alain Séchas/Patrick Javault, Patrick Tosani/Gilles A. Tiberghien...), la collection monographique d’Hazan fait ici une exception notable en regroupant des textes de Geneviève Clancy, Vincent Labaume, Jean-Pierre Rhem et Catherine David. La multiplication des points de vue était peut-être une nécessité. À l’inverse de la toute-puissance publicitaire, et de ses images à la compréhension immédiate, le travail de Moulène (qui constitue une sorte d’“anti-Gursky”) ressemble à une pause dans un régime iconographique hypercalorique. “Il parie encore sur une description contemporaine du monde qui résisterait à l’aplatissement de l’expérience et à l’aliénation du regard”, note Catherine David. Pas plus qu’à ses exégètes, Moulène n’impose quoi que ce soit à ses spectateurs, où alors si peu. Le symbolique affleure dans ses clichés urbains (l’auréole de Sans titre (Médoc), Paris, automne 1992) ; des références à l’histoire de l’art se dessinent (les boîtes de conserve de Munitions, 18 février 1991, Paris). La figuration reste pourtant la conséquence d’une simple capture du réel. “Mais de si lourdes références ne servent pas à lester l’image d’une quelconque légitimité ni à la fourbir en dignité toute rhétorique ; au lieu de venir à son secours, elles sont emportées dans une même opération d’équivalence, elles sont les bouchons qui signalent la vitesse du courant sur lequel elles dérivent. Ce courant n’étant rien d’autre que notre temps ; et ce temps celui d’un certain mélange, de l’inutilité des partitions, de l’inefficacité des hiérarchies”, insiste Jean-Pierre Rhem dans son essai. Pourtant, “plutôt que d’une suspecte apologie de la confusion, c’est de la règle de la contiguïté constatée” dont il s’agit, rajoute le critique.
La consultation de l’ouvrage, richement illustré, ne peut que renvoyer à cette constatation : malgré la diversité de ses sujets, le travail de Moulène forme un corpus fermé, même si formuler et décrire les facteurs de son unité est une tâche des plus ardues. Le volet politique et le refus de la confiscation de l’espace public par les marques privées sont ainsi deux des thèmes soulevés par Vincent Labaume et Catherine David, aussi bien dans le recueil sur Berlin (1996-1997) que dans la série des “Produits” (1998), ou dans celles des “Objets de grève” (1999). Bien que floue, et peu aisée, la définition d’un “effet bleu de la photo” approchée par Geneviève Clancy pourrait servir à exprimer le sentiment confus du spectateur et, au-delà, le style de Moulène : “L’effet bleu serait une sorte de parcours au risque libre du parcourant.”

- Geneviève Clancy, Catherine David, Vincent Labaume, Jean-Pierre Rhem, Jean-Luc Moulène, éditions Hazan, 2002, 112 p., 18,39 euros, ISBN 2-85025-806-7.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°144 du 8 mars 2002, avec le titre suivant : Jean-Luc Moulène sans concessions

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