Samedi 15 décembre 2018

Jan Van Eyck : l’énigme des Époux Arnolfini

Fiançailles ou épousailles, la polémique est relancée par Edwin Hall

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 624 mots

L’ouvrage d’Edwin Hall propose l’interprétation iconographique la plus novatrice du Portrait des époux Arnolfini (1434), de Jan Van Eyck, depuis celle proposée par Erwin Panofsky. Professeur d’histoire à la Wayne State University, Edwin Hall aborde le sujet en historien et exploite toutes les données disponibles sur les coutumes réglant les mariages et accordailles dans l’Europe de la fin du Moyen Âge.

Edwin Hall critique la théorie d’Erwin Panofsky et bâtit une interprétation passionnante, voire convaincante, à propos des Époux Arnolfini. Selon Panofsky, nous assistons à une cérémonie de mariage, que ne sanctionne aucune autorité ecclésiastique, conclu devant Jan van Eyck et un autre témoin. Cette procédure, souligne Hall, bien que légalement valide, était tenue pour illégitime par l’Église, et toute personne qui en était témoin ou partie risquait l’excommunication. Aussi imagine-t-on mal qu’un marchand respectable comme Arnolfini ait voulu commémorer l’événement, ou Jan Van Eyck affirmer sa présence, comme il le fait dans sa célèbre inscription sur le mur du fond.

L’idée que le portrait représenterait un mariage remonte au livre qu’écrivit Marcus van Vaernewyck, au milieu du XVIe siècle, sur les antiquités des Pays-Bas. Il y décrit une peinture appartenant à Marie de Hongrie, certainement identique au tableau de Londres : "een trauwinghe van eenen man ende crauwe, die van Fides ghtrauwt worden", ce qu’on a habituellement traduit par "le mariage d’un homme et d’une femme, qui sont unis par Fides". Mais, objecte Hall, en hollandais du XVIe siècle, "trauwinghe" pouvait également signifier "accordailles".

Nous assisterions en réalité aux fiançailles de Giovanni Arnolfini et Giovanna Cenami, qui unissent leurs mains en signe de consentement, tandis qu’Arnolfini lève la main droite pour prêter serment. D’après Hall, "Fides" serait un terme juridique désignant un engagement sous serment. Reste à savoir si ces gestes appartenaient aux rites de fiançailles dans les Pays-Bas de l’époque.

Un simple geste de salutation
À l’appui de sa thèse, Edwin Hall se livre à une étude approfondie sur les coutumes réglant les mariages et accordailles dans l’Europe de la fin du Moyen Âge, et propose une image d’accordailles du XVe siècle qui semble dénuée d’ambiguïté. Elle provient d’un manuscrit des Chroniques de Froissart, exécuté à Bruges vers 1470, et montre Richard II d’Angleterre engageant sa foi à Isabelle de France. Sur cette image, Richard, comme Giovanni Arnolfini, tient la main de sa promise dans sa main gauche et lève la main droite. Hall ne doute pas que ce geste soit celui d’un serment, et peut-être a-t-il raison, mais on pourrait y voir aussi un simple geste de salutation : ce serait moins le signe d’un engagement légal qu’une façon de dire bonjour.

Alimenter la controverse
De plus, des gens aussi fortunés que les Arnolfini se seraient-ils contentés de fiançailles dans une pièce exiguë en présence de deux autres personnes ; n’auraient-ils pas souhaité la présence de leurs familles ? Et puis, pourquoi commémorer les fiançailles et non pas le mariage ? Il paraît assez étrange de demander au plus célèbre peintre d’Europe d’immortaliser une simple promesse. L’idée que le tableau représente une union date de Vaernewyck, qui n’avait sans doute pas vu la peinture et écrivait un siècle après son exécution.

Si sa fiabilité nous paraît contestable, nous pouvons simplement suggérer, avec Lorne Campbell, qu’on a là un portrait tout court, et qu’Arnolfini accueille ses visiteurs d’une main tout en leur présentant sa femme de l’autre. Si sa démonstration n’est pas entièrement convaincante, l’Arnolfini d’Edwin Hall est un ouvrage documenté, illustré avec intelligence et qui ne manquera pas d’alimenter la controverse.

Edwin Hall, The Arnolfini Betrothal : Medieval Marriage and the Enigma of Van Eyck’s Double Portrait, University of California Press, Berkeley, Los Angeles et Londres, 1994. 180 pages, 16 illustrations en couleurs et 62 en noir et blanc. 45 $ (250 F).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : Jan Van Eyck : l’énigme des Époux Arnolfini

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