James Ensor

Le Journal des Arts

Le 23 juin 2010

Une nouvelle monographie offrant un regard neuf sur un peintre désanchanté et déchiré.

Rarement ouvrage sera revenu avec autant de force sur les préjugés de la critique que cet Autre Ensor qui, à côté de la figure libertaire et vindicative du Ensor fin de siècle, esquisse avec finesse et délicatesse celle d’un "Pierrot triste et ironique". Après son échec parisien de 1898, Ensor semblait voué à la répétition stérile de son imagier fantasmagorique jusqu’à sa mort, en 1949. L’affaire était entendue. Il n’y avait rien à sauver de cette œuvre qui, privée de sa capacité de révolte et bientôt reconnue du plus large public, avait perdu sa force d’indignation.

Le mérite de Francine-Claire Legrand aura été de revenir sur les sentences lapidaires de plus d’un demi siècle de critique sans pour autant céder à une vision qui, de l’autre côté de l’Atlantique, aurait conduit à une remise à plat des faits et des œuvres dans leur succession uniforme sans implication critique ni jugement esthétique. Non sans prudence, l’auteur a d’emblée renoncé à nous livrer un parcours chronologique pour une approche thématique qui, par petites touches, nous fait pénétrer l’univers d’Ensor sans nier ses faiblesses et ses erreurs. Ce parti pris permet de faire régulièrement retour à la période héroïque de l’artiste. Au gré des reprises, des copies, des coïncidences, on voit réapparaître ce passé qui s’est progressivement imposé à Ensor comme la seule référence d’une existence solitaire. On imagine dès lors ce que l’œuvre d’Ensor recèle comme pièges pour un chercheur. Ainsi, la chrono­logie, malgré un récent catalogue raisonné imparfait et lacunaire, reste-t-elle à affiner (1).

D’une écriture remarquablement balancée, Francine-Claire Legrand nous fait pénétrer une œuvre qui, au-delà de sa mauvaise réputation, reste l’expression d’une existence déchirée. Au génie écorché a succédé un artiste dont la vision du monde s’est adoucie, comme sucrée, sans pourtant rien espérer hors de la solitude. Les thèmes restent identiques mais l’esprit évolue au fur et à mesure que l’homme avance en âge et que l’artiste se voit reconnu après avoir été méprisé. Sans réellement remettre en cause la vision que l’on a d’Ensor, Francine-Claire Legrand a montré qu’au-delà de la fin de siècle, l’homme a poursuivi sa route, désabusé, désillusionné, vivant dans le souvenir d’un rêve brisé. Sourde à l’évolution et à l’illusion de progrès auquel s’attache la critique, l’œuvre – riche de quelque quatre cents numéros – a suivi sa voie, sans plus revendiquer, sans plus attaquer, sans même espérer. Cela méritait bien le détour d’un beau livre.

(1) Nous faisons allusion ici au catalogue raisonné rédigé par Xavier Tricot (James Ensor. Catalogue raisonné des peintures, Anvers, Pandora, 2 vol., 1993, ISBN 90 5325 005 0). Cet ouvrage, longtemps attendu, se révèle en fait très lacunaire. Il omet un nombre important d’œuvres et véhicule de nombreuses erreurs quant aux formats et aux dates. L’auteur, manquant probablement des moyens nécessaires à une telle entreprise qui en avait dissuadé plus d’un avant lui, a puisé l’essentiel de son information dans des catalogues et des livres. Il a ainsi reproduit – et dangereusement accrédité – une série d’erreurs qu’il conviendrait de corriger. On appréciera toutefois le courage de l’essai qui, loin d’être définitif, doit être pris comme une première et essentielle étape dans l’établissement du catalogue de l’œuvre d’Ensor.

Francine-Claire Legrand, La Mort et le Charme. Un Autre Ensor, Anvers-Paris, Fonds Mercator-Albin-Michel (Bibliothèque des amis du Fonds Mercator), 29x23,5 cm, 281 p., 2 900 FB (l’ouvrage, coédité par Albin Michel, sera disponible en septembre en France).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : James Ensor

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