Samedi 24 février 2018

Essais

Heureuses inactualités

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2009

Éditions ou rééditions, les écrits qui échappent à l’urgence de l’actualité.

La nouveauté dans l’édition a cette curieuse qualité de ne pas toujours se faire avec des écrits ficelés dans l’urgence de l’actualité ou en réponse aux affolements du temps. Allia, dans sa petite collection qui réunit des dizaines de textes finement choisis, essais contemporains ou classiques rares, offre avec le second Karel Teige de son catalogue, un ensemble de textes publiés entre 1924 et 1928 qui plongent, à partir du cœur de l’Europe d’alors – Teige est praguois – dans l’esprit moderne des années d’avant-guerre avec une belle vigueur théorique et esthétique. Artiste, graphiste, théoricien, activiste, Teige traverse l’Europe d’alors et les enjeux du XXe siècle, porté par la dynamique moderne. « Toute la confusion des artistes contemporains provient surtout de leur incertitude quant au but et à la mission de leur travail (p. 80) ». L’affirmation, outre qu’elle pourrait résonner à partir d’aujourd’hui, situe bien l’endroit d’où l’écrivain, voyageur dans l’Europe des avant-gardes, plante sa réflexion esthétique. Entre enthousiasme pour la machine, pour un constructivisme qu’il réinvente dans le contexte tchèque engagement et (selon son mot) « poétisme », Teige liquide l’art au profit de la vie, en donnant au lecteur d’aujourd’hui encore une perspective historique, un horizon possible à l’art. Une lecture nourrissante en tout anachronisme.

Réflexion « humoureuse »
Intemporelles mais pourtant posées sans le calendrier quotidien, « les humeurs et digressions » de Didier Semin, selon leur sous-titre, que publient les éditions du Mamco de Genève ont une saveur très particulière. Ces notes et fragments tirés d’instants de vie se tiennent entre le journal intime et la chronique de l’esthète, avec un petit écho barthésien. La capacité à transformer une notation superficielle et subjective en réflexion « humoureuse », à partir d’un détail, d’une situation vécue, d’une micro-expérience, devient symptôme du temps et de la psyché d’un auteur qui produit là un jubilatoire autoportrait en creux. C’est assurément la personnalité de l’auteur qui donne à cette succession de paragraphes comme jetés sans ordre, leur densité et leur piquant. Didier Semin, un temps conservateur au Centre Pompidou, depuis longtemps professeur à l’école nationale supérieure des beaux-arts de Paris, promène une culture désinvolte et sensible dont ses autres écrits – Le Peintre et son modèle déposé, chez le même éditeur – ont donné l’idée, associant à la précision du trait le sens de l’instantané du caricaturiste.
Il y a de l’instantané dans ce qui fait la saveur de l’album composé avant tout de nombreuses pleines pages couleurs au format italien de l’artiste Bénédicte Hébert. Une sorte de fausse désinvolture dans ces clichés : on y voit essentiellement des fragments de tableaux – et pas des moindres – de ceux que l’on trouve par exemple au Louvre, au MoMA de New York, à Orsay, perçus comme par-dessus l’épaule de visiteurs. En fait, c’est le défilé de visiteurs et surtout cette pose du regardeur, arrêté par le on-ne-sait-quoi qui se joue dans le temps du regard que fixe chaque image, la pose des corps devenus signes (détails vestimentaires, inclinaison de la tête, chevelure et autres coiffes), l’arrêt, la station de l’arpenteur de salle. La photographe ne montre jamais l’objet de ses images, le regard lui-même, les yeux voyants, mais prend dans l’écart entre le premier plan du spectateur et l’horizon rempli par le tableau cet espace du regard cultivé (au sens où il est attentif et concentré) que le musée a inventé. L’artiste travaille depuis longtemps sur le temps du musée, ayant il y a plusieurs années déjà proposé un parcours filmé des chefs-d’œuvre du Louvre qui se déroulait en secondes (infiniment plus vite qu’un certain parcours godardien dans le même Louvre) et où pourtant, comme dans un kaleïdoscope, l’on voyait les collections, mais sans doute plus à partir de nos musées imaginaires individuels, de nos banques d’images intimes que par la réalité perceptive. L’album tient de la médiation sur la relation esthétique plus sûrement que bien des traités savants, y compris sur la temporalité sans équivalent du regard pensif.
Puis – et tant pis pour le parti pris d’inactualité de ces lignes – le temps présent est aussi fait d’urgences, mais la manière de l’envisager au travers du site en ligne de « La vie des idées » ne cède en rien aux basses commodités du prime time. Ce dernier suit l’état du monde dans les champs et toutes disciplines des sciences humaines (histoire, sociologie, politique, économie, urbanisme, avec une section en anglais et sur les publications anglo-saxonnes) sous la forme de recensions d’essais faites par des spécialistes, souvent universitaires. Pierre Rosanvallon, du Collège de France, en est le directeur, et l’équipe n’est pas en reste. L’abonné à la lettre hebdomadaire se voit tous les mardis, d’articles en entretiens parfois sonores, poussé vers sa librairie préférée. Méfiez-vous !

Karel Teige, Liquidation de l’art, éditions Allia, Paris, 2009, 98 p., 6,10 euros, ISBN 978-2-84485-304-2.
Didier Semin, L’Atlantique à la rame, humeurs et digressions, éditions du Mamco, Genève, 2009, 104 p., 15 euros, ISBN 978-2-84066-276-1.
Bénédicte Hébert, Ça me regarde, textes de Benoît Casas et Yann Ricordel, 2009, Caen, éditions Nous, 80 p., illustration pleine page couleur, 30 euros, ISBN 978-2-913549-31-9.
http://www.laviedesidees.fr/

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°298 du 6 mars 2009, avec le titre suivant : Heureuses inactualités

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