Urbanisme

Georges-Eugène l’éventreur

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2009

Dans cette version revue et augmentée de son ouvrage paru en 2000, Nicolas Chaudun dresse le portrait du baron Haussmann dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance.

Le 27 mars 1809 naissait Georges Eugène Haussmann, préfet de la Seine bien connu des Parisiens. Tandis que les urbanistes ne cessent d’admirer sa vision et sa transfiguration de la capitale, les historiens du patrimoine maudissent encore la cruauté avec laquelle il a mené les expropriations et rasé nombre d’édifices d’une inestimable valeur artistique ou architecturale. Deux cents ans plus tard, aucune commémoration officielle n’est venue saluer l’œuvre du baron éventreur. Serait-ce un oubli ? Difficile d’y croire, tant la mode est à l’anniversaire, à la cérémonie du souvenir. La réputation du personnage serait-elle encore si mauvaise qu’elle n’autoriserait aucune célébration posthume ? La thèse de l’ouvrage de Nicolas Chaudun (publié une première fois en 2000 sous le titre Haussmann au crible, éditions des Syrtes) aurait-elle touché au but ? Car le rôle et l’influence du préfet y sont décryptés à la lumière des recherches de Pierre Casselle, directeur de la Bibliothèque administrative de la Ville de Paris, lequel a mis la main sur une carte de Paris réalisée par la Commission des embellissements de Paris en 1853. Une conclusion s’impose : Haussmann n’est pas le visionnaire, l’utopiste, le démiurge du Paris moderne, il n’est que l’exécuteur d’un projet lancé par le préfet Rambuteau et peaufiné par le comte Siméon (rapporteur de ladite commission) selon les instructions de Napoléon III. Tout le talent d’Haussmann consista en la bonne conduite de ce projet, dont il recueillit les lauriers.
En 1853, « Haussmann ne fut pas appelé à Paris pour prendre, d’emblée, la barre du navire. Il vécut les premiers mois de sa magistrature comme en observation. Napoléon III ne vit tout d’abord pas en lui “l’interprète de sa pensée”, mais bien un préfet assez fort et habile pour rallier les institutions municipales aux ambitions du trône ; tout au mieux un administrateur dévoué, que n’affolait pas l’instrumentalisation politique du capitalisme industriel. » Haussmann ou le pion de Napoléon III, telle est en somme la thèse de Chaudun, pour qui la modernisation urbaine de Paris, ajournée depuis des lustres par manque de financements comme de volonté politique, avait fini par s’imposer d’elle-même, avec ou sans Haussmann à son commandement. L’explosion démographique, l’industrialisation, l’insalubrité, les épidémies, le manque patent d’un système de distribution d’eau et d’un réseau d’égouts, l’accroissement du trafic routier, sans oublier la maîtrise des insurrections de la rue, sont parmi les nombreux facteurs à prendre en compte pour transformer la ville. Et l’intérêt de l’ouvrage réside justement dans la manière dont Haussmann, et pas un autre, a pris les rênes du projet. S’entourant de spécialistes parmi ses fidèles, l’homme au physique d’armoire à glace est un bourreau de travail, ne reculant devant aucune expropriation autoritaire ni rétrocession expéditive. Son horreur du chaos, son obsession de la ligne droite auront raison des recommandations de l’Empereur, lequel souhaitait que l’on contournât au mieux « les monuments » comme « les belles maisons ». Le pont Henri-IV, construit en biais pour servir la perspective de la colonne de Juillet, sur la place de la Bastille, jusqu’au Panthéon en témoigne encore…
Main de fer dans un gant de crin, le technocrate ambitieux dépourvu de charisme use de tous les moyens pour asseoir sa réputation : l’affabulation (il invente de toutes pièces une rencontre avec Napoléon Ier en 1813 et se trouve un parrain en la personne d’Eugène de Beauharnais), le mensonge (son titre de baron est autoproclamé), le reniement (il signe l’arrêté de confiscation des biens de la famille d’Orléans alors que l’amitié et le soutien que lui apporta le prince Ferdinand-Philippe remontaient aux bancs du lycée Henri-IV)… Son ascension dans la fonction publique – dont aurait rêvé Adrien Deume – fut aussi classique que sa chute, lorsqu’il fut révoqué par le Premier ministre Émile Ollivier en janvier 1870. Haussmann était alors redevenu un pion, « le maillon faible qu’il convenait de faire sauter pour accoucher d’un Empire libéral ». Le baron affirme pour sa part avoir donné sa démission, sitôt refusée par l’Empereur. Fort du constat de l’accumulation de contre-vérités, anecdotes farfelues et autres « oublis » par le baron dans ses Mémoires, l’auteur se méfie comme de la peste des informations contenues dans ce recueil autobiographique. Qu’il s’intéresse à l’Histoire, la politique, l’urbanisme ou l’architecture, le lecteur, lui, se passionnera pour cet essai à la construction cinématographique et au style brillant, dont les accents surannés s’accordent à merveille avec le sujet.

NICOLAS CHAUDUN, HAUSSMANN, GEORGES EUGÈNE, PRÉFET BARON DE LA SEINE, Actes Sud, Arles, 2000, rééd. 2009, 286 p., 25 euros, ISBN 978-2-7427-8287-1

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°304 du 29 mai 2009, avec le titre suivant : Georges-Eugène l’éventreur

Tous les articles dans Médias

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque