Epuisé et attendu

Le dossier Caravage d’André Berne-Joffroy est réédité

Le Journal des Arts

Le 28 avril 2000

Paru il y a quarante ans, épuisé depuis longtemps, Le Dossier Caravage d’André Berne-Joffroy est un grand livre d’histoire de l’art dont la réédition se faisait attendre. Celle-ci malheureusement n’offre pas de véritable mise à jour.

En 1959 paraissait aux éditions de Minuit le Dossier Caravage de Berne-Joffroy. Chaque amateur du peintre garde en mémoire ce volume relié de format carré, son papier glacé, avec les textes sur deux colonnes alternant les citations en maigre et les commentaires en gras, et les petites photographies en noir, toujours en “belle page”, à droite (hormis quelques planches). Le genre de l’ouvrage sortait des sentiers battus. Il ne s’agissait pas d’une nouvelle biographie et moins encore d’un nouvel essai d’interprétation, mais véritablement d’un “dossier” comme les hommes de loi en constituent en accumulant des “pièces” en vue de juger une personne aussi objectivement que possible. En apparence, donc, l’humble projet de réunir et de relier entre eux des documents dispersés. Un projet très ambitieux en fait, visant à faire comprendre doucement, en prenant un cas précis et très instructif, comment procède la recherche en histoire de l’art et comment elle parvient à recomposer peu à peu, en tâtonnant, de grandes figures effacées ou disparues. En l’occurrence celle d’un peintre génial, célèbre de son temps puis quasi oublié pendant plus de deux siècles. Le livre de Berne-Joffroy est le récit détaillé de l’“invention” (au sens où l’on parle de l’invention d’un trésor) et de la reconstitution de l’œuvre de Caravage à partir des dernières décennies du XIXe siècle jusqu’aux années cinquante. On peut mesurer alors, sur pièces, à quel point l’histoire de l’art est à proprement parler une science humaine, et même très humaine, où l’expérience de l’œil, l’intuition et un peu d’imagination pallient efficacement la déficience des documents et l’impossible expérimentation.

Le livre était épuisé depuis plusieurs années. Flammarion le réédite aujourd’hui, et c’est à la fois un grand bonheur parce qu’il s’agit d’un ouvrage essentiel et très agréable à lire, et une petite déception parce qu’il n’a pas été “continué”. On aurait aimé pouvoir suivre, pour la seconde partie du siècle, sur le même mode alerte adopté par Berne-Joffroy, l’enquête interrompue à l’année 1951. Car si l’on peut considérer qu’à cette date, avec la grande exposition Caravage organisée par Roberto Longhi à Milan, la cause est entendue, on peut aussi penser que l’on n’en a jamais fini avec un artiste de cette trempe. Depuis la parution du livre, la réapparition d’une dizaine de tableaux du maître, l’étude plus approfondie de sa technique et de son milieu, et certaines découvertes faites dans les archives ont évidemment modifié la perception que nous avons de l’homme et de son œuvre. Certes, Arnauld Brejon de Lavergnée fait le point, dans une introduction très dense, sur ces progrès de la connaissance de Caravage depuis quarante ans, mais comme on s’acquitte d’un devoir, et lui-même note avec modestie que, pour reprendre le Dossier, il aurait fallu “le talent d’André Berne-Joffroy et quatre cents pages”. Ces pages continueront de nous manquer.

- André Berne-Joffroy, Le Dossier Caravage. Psychologie des attributions et psychologie de l’art, avant-propos d’Yves Bonnefoy, introduction d’Arnauld Brejon de Lavergnée, éd. Flammarion, collection “Idées et Recherches�?, 448 p., 250 F. ISBN 2-08-01-0942-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°104 du 28 avril 2000, avec le titre suivant : Epuisé et attendu

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