Entretien Laurence Bertrand Dorléac - Après la guerre

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 26 avril 2010

L’historienne et historienne de l’art a enquêté sur l’art et ses institutions en France pendant l’Occupation et dans l’immédiat après-guerre. Elle occupe la première chaire d’histoire de l’art à Sciences-Po.

L’œil : Vous soulignez le clivage entre les artistes reconstructeurs et les artistes désenchantés. Quelle était la situation morale et politique dans l’immédiat après-guerre ?
Laurence Bertrand Dorléac : Les sentiments étaient très mélangés : une part de honte pour la très grande majorité qui s’était accommodée de l’Occupation, la fierté des résistants et la volonté de reconstruire. Le parti communiste avait, en 1946, un énorme poids politique. Il était légitimé par sa participation à la Résistance et représentait un véritable espoir de renouvellement dans la société française.
Mais s’il y avait, à droite comme à gauche, des forces de reconstruction, elles cachaient mal le désenchantement lié aux atrocités des camps et de la guerre. Puis la guerre froide va démarrer dans le champ artistique dès la fin de l’année 1946 et les artistes sentent bien que l’on ne va pas vers des lendemains qui chantent, non par prescience mais en vertu de leur liberté de penser et d’agir.

L’œil : Pourquoi le parti communiste a-t-il choisi le réalisme ?
L. B. D. : Cela remonte à la ligne officielle du parti communiste en Union soviétique à partir de 1934. Cela répond à de « fausses continuités » : pour rassurer les gens, il valait mieux un art connu et archilisible. Le Parti communiste français a dû suivre cette position et se caler sur elle avec les appuis actifs d’Aragon, de Fougeron ou Taslitzky. Il y a bien eu, début 1946, un débat, et le critique Léon Degand a voulu promouvoir l’art abstrait mais il a été vite évincé.
Je voudrais cependant souligner que l’art n’est pas simple politiquement. Par exemple, Goebbels a défendu une ligne expressionniste avant que Hitler ne tranche en faveur d’un art néoclassique surdimensionné.

L’œil : Parmi les artistes reconstructeurs, il y a également Fernand Léger et surtout Pablo Picasso ?
L. B. D. : Rappelons d’abord que Picasso avait demandé la nationalité française au début de la guerre, et qu’elle lui avait été refusée. Il ne l’a jamais dit mais comme il en était très meurtri, il n’a jamais plus déposé de demande et il est mort espagnol. C’est ce qui explique en partie son adhésion au parti communiste à la Libération : il y voyait une famille.
Pablo Picasso est célébré car il est resté en France et l’on oublie qu’il a mangé à sa faim au Catalan ou rencontré à l’occasion un Allemand cultivé. Ce n’est pas cela que les gens retiennent, car son œuvre incarne la Résistance dans ses formes mêmes. Il n’a pas été résistant au sens classique, mais il était interdit d’exposition et protégé de la Gestapo par le réseau de Jean Cocteau qui avait accès à Breker, le sculpteur préféré de Hitler. Un haut fonctionnaire de Vichy a aussi joué un rôle dans cette protection.

L’œil : Quels sont les autres artistes reconstructeurs ?
L. B. D. : Il y a le courant abstrait géométrique autour de Denise René et du jeune Salon des réalités nouvelles, courant qui existait avant la guerre mais qui s’amplifie après : optimiste et soucieux de changer l’art pour changer la vie.
N’oublions pas non plus les peintres chrétiens affairés à renouveler les formes de l’Église qui s’ouvre à peine à leur art moderne abstrait.

L’œil : Comment s’opère le clivage entre les artistes reconstructeurs et les artistes désenchantés ?
L. B. D. : Je n’ai pas voulu opposer les abstraits aux figuratifs comme on le fait trop souvent. C’est un faux débat. Le clivage est davantage entre les communautaristes et les individualistes. Ceux qui ont des projets et ceux qui ne font plus de plan du tout.

L’œil : Plus précisément, qu’est-ce qui caractérise les artistes désenchantés ?
L. B. D. : En 1946, le monde avait basculé, la liberté était revenue, mais comment s’exprimer après les carnages ? Les peintres n’arrivent plus à peindre un visage humain comme à la Renaissance. Ce n’est pas que le métier soit perdu. C’est que le cœur n’y est plus. Prenez Giacometti, ses sculptures évoquent immédiatement la catastrophe qui vient de se produire, en rupture avec son œuvre surréaliste de l’entre-deux-guerres.
Dans toute l’Europe depuis les années 1920-1930, le corps était représenté très viril voire surdimensionné jusqu’aux statues d’Arno Breker, imposées en 1942 à l’Orangerie. Les artistes étaient dégoûtés de la caporalisation des esprits et des corps dont les formes avaient témoigné.

L’œil : Les surréalistes ne sont-ils pas les premiers à s’opposer au PC et à sa peinture réaliste ?
L. B. D. : Cela faisait longtemps que les surréalistes avaient eu le temps de réfléchir. André Breton et quelques autres avaient frayé avec le PC dans les années 1920, mais ils ont vite compris qu’il valait mieux faire la révolution en art plutôt qu’en politique. Le surréalisme est né de Dada et du désenchantement de la Première Guerre mondiale, mais son terrain était avant tout celui de l’imaginaire et de l’inconscient.
C’est effectivement le seul groupe artistique constitué qui s’oppose au PC, bien qu’il ait eu du mal à se faire entendre, décrédibilisé par l’exil de ses membres pendant la guerre. Quand j’ai rencontré Hartung dans les années 1980, il m’a dit que bien sûr les surréalistes s’étaient opposés aux fascismes avant la guerre, mais qu’après, ils étaient « tous partis ». Lui avait perdu une jambe durant l’attaque de Belfort, en novembre 1944.

L’œil : Mis à part les surréalistes, n’assiste-t-on pas à un extraordinaire renouvellement des arts ?
L. B. D. : Oui tout à fait, ne serait-ce qu’avec toutes les formes du matiérisme qui devenait l’une des manifestations de l’humain contre la technique. Puis avec Artaud, avec l’art brut de Dubuffet et avec tous les retours au primitif, à l’art naïf, populaire, de la souffrance mentale, avec tout l’art non cultivé et présumé non abîmé par la civilisation occidentale. Et puis, bien sûr, avec les peintres abstraits comme Wols, les frères Van Velde, Hartung, Soulages, Atlan ou Debré : toute leur peinture semblait neuve et très différente du Carré noir sur fond blanc de Malevitch présenté en 1915. 

L’œil : Comment expliquer que les critiques d’art français persistent à revendiquer la primauté de l’art de France ?
L. B. D. : La France sort de la guerre moralement affaiblie, et l’on y est peut-être d’autant plus chauvin qu’on est en position de fragilité. Et puis il y a une tradition de chauvinisme français qui passera d’ailleurs dans le camp américain un peu plus tard.
On en arrive à nier l’expressionnisme contre l’Allemagne et contre l’histoire. Or, il y a beaucoup plus de passages qu’on ne le croit entre les deux pays, notamment entre 1905 et 1914.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°624 du 1 mai 2010, avec le titre suivant : Entretien Laurence Bertrand Dorléac - Après la guerre

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