Mercredi 29 janvier 2020

Livre

Entre-nerfs

Éloge du livre

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 20 décembre 2018 - 785 mots

PARIS

Instrument du refuge, de l’ailleurs, de l’infini ou de la folie, le livre peuple depuis toujours la peinture, inévitablement corrélé à la figure du lecteur ou de l’écrivain. Un ouvrage admirable en dresse l’éloge et en sonde la profondeur intellectuelle.

Cela est rassurant. Tandis que les livres d’art sont tyrannisés par l’actualité subsistent des éditeurs capables de se défaire de l’impératif présent. Sachons gré aux éditions Hazan, qui publient le présent ouvrage, mais aussi à des éditeurs plus confidentiels – Xavier Barral, Dilecta, Macula – de mener bataille pour offrir des explorations qui, audacieuses et ambitieuses, accroissent le savoir et avec, pour reprendre le mot de Roland Barthes, le « plaisir du texte ». La mise en abyme est un monde risqué. Parler du livre dans un livre est toujours scabreux. Il fallait, pour y parvenir, être à la croisée des chemins ainsi que l’est Pascal Dethurens, auteur de fictions et professeur à l’université de Strasbourg, où il dirige l’Institut de littérature comparée. Il fallait, pour passer d’un domaine à l’autre, pour lire la peinture et pour voir l’écriture, être habile avec l’une et l’autre, avec le regard comme avec la langue. Or le livre, et plus encore la lecture, est assurément le pays de cet auteur.

Délicat

De format modeste (17,5 x 22,4 cm), cet ouvrage broché de 240 pages accueille en première de couverture le détail du Moine lisant (vers 1914), une huile sur toile d’Odilon Redon suggérant la souveraine solitude du lecteur, absorbé dans cette activité d’autant plus singulière qu’elle est irrésistiblement imperméable à l’autre. Délicatement, le bleu ardoise et le rouge corail de la peinture de Redon imposent leurs couleurs au titre et au sous-titre de la publication (« Lecteurs et écrivains dans la littérature et la peinture »), manière de trahir d’emblée la porosité à l’œuvre entre l’image et le texte.

Puisqu’il convenait de soigner ce livre imagé consacré à l’image du livre, le graphisme est irréprochable tandis que l’éclat des couleurs est préservé grâce à la belle photogravure italienne, en dépit du papier mat que plébiscitent infructueusement certains éditeurs depuis quelques années. Par ailleurs, et afin de ne pas contrarier la fluidité de l’étude, les légendes flanquent les illustrations concernées, alors qu’elles sont trop souvent reléguées au terme des publications, telles d’anodines informations de seconde main. Or l’image n’est pas ici un simple étai, elle est le cœur vif de la démonstration.

Énigmatique

Subtile, l’introduction invoque la multiplicité d’images relatives à « l’homme aux livres », ce lecteur ou cet écrivain qui, suspendu dans le temps et soustrait au monde, paraît n’avoir pas d’égards pour notre regard. Par conséquent, le livre ne saurait être un motif anodin, il cherche à faire sens, à faire signe ; il veut, en dépit de son silence, nous dire quelque chose. Que nous impose-t-il réellement et de quoi le crédite-t-on ? L’ouvrage est scindé en deux parties (« Lire » puis « Écrire »), lesquelles sont divisées respectivement en sept et quatre séquences. Chacune s’ouvre à l’identique : la fausse page héberge une illustration (François Clouet, Fra Angelico, Gustave Caillebotte…) tandis que la belle page est ornée du titre du chapitre (« Au royaume des songes », « L’énigme de l’être », « L’homme heureux », « Le verbe à l’œuvre »…) surplombant la citation d’un auteur (Jean-Jacques Rousseau, Maurice Blanchot, Michel Foucault…). Là encore, ce dispositif assure un dialogue permanent entre la peinture et la littérature qui, physiquement voisines, parviennent à s’éclairer symétriquement, ainsi cet extrait des Essais de Montaigne réinvestissant de manière inattendue le chef-d’œuvre de Rembrandt (Titus Van Rijn lisant, vers 1656-1657).

Faustien

Égrenant les figures iconiques du lecteur – de saint Jérôme ou de Don Quichotte –, Pascal Dethurens rappelle combien la peinture occidentale, dont l’iconographie puisa longtemps aux sources bibliques, érigea le livre en métonymie du Livre et de la Solitude, majuscules. Une solitude livresque susceptible de rendre sourd et parfois aveugle au monde, ainsi que l’attestent les lecteurs pathologiques ou mélancoliques d’Honoré Daumier comme d’Albrecht Dürer.

Car, si l’homme aux livres est un chercheur parfois heureux, touché par la grâce du sens ou celle du désir, comme chez Bronzino ou André Derain, il est surtout débordé par sa (com)pulsion morbide et son inassouvissable volonté de savoir. Et que dire de l’écrivain, ce héros faustien que l’inspiration libère et accable, émancipe et ravage ? Est-il un sort plus somptueusement douloureux, semblent nous dire Stéphane Mallarmé et Guillaume Apollinaire sous les pinceaux respectifs d’Édouard Manet (1876) et de Marie Laurencin (1908), que celui du démiurge fini ? En dépit de son parfum d’absolu, le livre exhausse assurément notre condition de mortel, notre chair si triste, hélas : n’est-ce pas ce qu’exprime silencieusement le Jeune Homme au livre (vers 1860) d’Ernest Meissonier, dont on peine à savoir s’il pleure ou s’il prie, s’il rêve ou s’il jouit ?

Pascal Dethurens,
Éloge du livre. Lecteurs et écrivains dans la littérature et la peinture,
Éditions Hazan, 240 p., 29,95 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°719 du 1 janvier 2019, avec le titre suivant : Éloge du livre

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