Samedi 15 décembre 2018

Deux siècles d’industrie

Défense et illustration du patrimoine industriel

Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2000 - 575 mots

Si le débat animé sur le sort des usines Renault à Boulogne-Billancourt a largement débordé le champ des professionnels et des élus, le patrimoine industriel, estime Emmanuel de Roux, reste insuffisamment considéré dans notre pays. Plaidoyer pour la sauvegarde d’un passé en voie de disparition accélérée, l’ouvrage remarquablement illustré détaille les problématiques relatives au patrimoine industriel, à sa conservation et à sa mise en valeur.

“La même myopie est toujours à l’œuvre quand il s’agit d’architecture”, considère Emmanuel de Roux, journaliste au Monde, et, plus que tout autre domaine, le patrimoine industriel souffre de cette incompréhension. Aussi entend-il ouvrir les yeux du lecteur sur la nécessaire sauvegarde de ce patrimoine, qui, par son ampleur, concerne la société tout entière : on recense 20 000 hectares de friches industrielles en France dont 10 000 dans la région Nord-Pas-de-Calais, 3 000 en Lorraine, 1 000 en Île-de-France et 450 en Rhône-Alpes, une répartition régionale dont la sélection de l’auteur tient compte. Par leur intitulé, les quatre chapitres structurant l’ouvrage (“Des architectures singulières”, “La mémoire au travail”, “Les territoires de l’industrie”, “Savoir-faire et technicité”) résument la variété des enjeux. Souvent, les collectivités locales ne voient dans ces “usines rouillées” que des “nids à problèmes”, et les initiatives émanent des anciens ouvriers ou mineurs, soucieux de préserver les traces de leur histoire. Cependant, certaines d’entre elles comme Roubaix, saignée par la crise du textile, ont compris l’enjeu, à la fois économique et social, que constituent la préservation et la réutilisation de ces vastes espaces désaffectés, car, parfois, “le patrimoine industriel sert de détonateur au démarrage économique”. Et c’est l’un des intérêts du livre d’envisager le devenir de chaque lieu : comment les conserver et les présenter au public ? Comment faire vivre ces bâtiments souvent gigantesques, dépouillés de leur fonction initiale, mais qui n’en contribuent pas moins à structurer le territoire ?

Certes, la nostalgie “ne peut et ne doit pas être le seul élément moteur de la patrimonialisation de l’industrie coincée entre le gel stérile et la destruction amnésique”, mais les bâtiments saisis par l’objectif de Georges Fessy apparaissent chargés d’une singulière poésie. Ainsi, la filature de Fontaine-Guérard, à Pont-Saint-Pierre (Eure), évoque-t-elle plus par son architecture une cathédrale gothique qu’une manufacture. C’est le premier degré d’appréhension du patrimoine industriel, une approche esthétique sensible aux jeux de briques vernissées de la chocolaterie Menier à Noisiel ou du Conditionnement public à Roubaix, autant qu’à l’épure de la soufflerie de Meudon.
Les machines et les hommes ont aussi leur place dans cette évocation d’un patrimoine parfois encore vivant, comme le montrent la corderie Delobel à Marcq-en-Barœul (Nord) ou la Snecma à Gennevilliers (Hauts-de-Seine).

Régulièrement, l’actualité vient rappeler la vulnérabilité de ce patrimoine, comme à Uckange, dont le haut-fourneau est à nouveau menacé après l’annulation de son inscription à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques. À ce propos, l’auteur n’hésite pas à regarder au-delà de nos frontières, en citant l’exemple de Völklingen dans la Sarre, dont la gigantesque usine sidérurgique, inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, a été reconvertie en hall d’expositions et en centre de rencontres et de conférences. Toutefois, la réalité n’est pas aussi manichéenne, puisque l’Icomos, dans son rapport Patrimoine en péril, assure que l’ensemble est promis à la rouille si aucune mesure sérieuse de conservation n’est prise.

- Emmanuel de Roux, avec la collaboration de Claudine Cartier, Patrimoine industriel, photographies de Georges Fessy, éd. Scala/Éditions du Patrimoine, 272 p., 316 ill. coul., 273 F. ISBN 2-86656-244-5.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°117 du 15 décembre 2000, avec le titre suivant : Deux siècles d’industrie

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