Archéologie - Vol

Comment Facebook est devenu un canal pour les trafiquants d’antiquités

Par Antonin Gratien · lejournaldesarts.fr

Le 16 juillet 2019 - 786 mots

MONDE

Un rapport explique la façon dont les trafiquants utilisent le réseau social pour écouler les biens pillés au Moyen-Orient.

Photo de l'écran d'un téléphone Facebook et Messenger © Photo by Ken from Pexels
Ecran d'un téléphone avec les applications Facebook et Messenger
© Ken

Le ATHAR Project, un programme d’investigation sur le commerce illégal d’antiquités, vient de publier un rapport sur le marché noir des biens culturels provenant du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord organisé via Facebook. L’étude révèle comment acheteurs et vendeurs utilisent les outils de base du réseau pour organiser leurs transactions, parfois publiquement.

L’enquête a été menée durant deux ans par un groupe d’anthropologues et d’experts du patrimoine. Elle porte sur 95 groupes Facebook spécialisés dans le trafic d’antiquités qui ont été créés entre décembre 2011, au lendemain du « printemps arabe », et janvier 2019. La composition de ces groupes variait entre 398 et 150 000 utilisateurs au 5 mai 2019. Ils étaient administrés par 488 individus.

Au total, près de 2 millions de membres ont été recensés, localisés pour la plupart au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, d’où proviennent les biens volés, mais aussi en Amérique, en Europe et en Chine. Certains servent d’intermédiaires à des organisations terroristes, la majorité représente une population vulnérable dont l’activité illicite « relève plus de la survie que de la criminalité ».
Les informations ont été collectées grâce à des recherches publiques et par l’infiltration des groupes par un faux compte Facebook servant d’observateur passif. L'accès à ces réseaux dépend de leur statut. Lors de la création d’un groupe, Facebook en propose trois : public, fermé, secret. 

De cette catégorisation dépend le degré de visibilité des activités du groupe, depuis l’accès intégral à tous les utilisateurs de Facebook (public) aux informations exclusivement réservées à ses membres actifs (secret). Sur les 95 groupes concernés, 65 étaient fermés, 28 publics et seulement 2 secrets. 

L’admission d’un membre peut se faire librement, ou nécessiter un « parrainage » ainsi que des réponses adéquates à un questionnaire. Le rapport indique que les nouveaux utilisateurs payent souvent une taxe, versée aux administrateurs, lorsqu’une vente est réalisée par l’intermédiaire du groupe. Le ATHAR Project précise que cette taxe est inspirée du khoms, un impôt islamique fixé à 20 % des revenus. « Cette redevance est très vraisemblablement réglée grâce au système de paiement de l’application Facebook Messenger [l’interface de discussion de Facebook] », spécifie le rapport. 

Sur Internet, les trafiquants utilisent de faux profils en se faisant passer pour des archéologues ou des marchands d’antiquités. Ainsi ils peuvent exploiter l’algorithme de Facebook qui dirige ses utilisateurs vers des pages aux intérêts similaires : « Pour chaque groupe de trafic identifié, trois autres étaient recommandés par Facebook ». L’étude souligne que ce système est l’un des facteurs-clefs de la croissance des chaînes de trafics numériques.

Pour procéder à un achat, les acquéreurs publient un descriptif des objets désirés (lieu, date, époque). En commentaire, les vendeurs soumettent leurs offres sous la forme de photographies d’artefacts parfois prises in situ, ou dispensent des conseils sur les zones et méthodes de pillage. Lors de ces échanges, les interlocuteurs usent de codes tels que « analyse » ou « évaluation » à la place « d’offre » ou utilisent des emojis.

Certains de ces échanges sont directement visibles sur les publications du groupe. Mais souvent la fonction « commentaire » est désactivée par les administrateurs. Cette option contraint les utilisateurs à passer par le format crypté de Messenger, en cliquant simplement sur un libellé de l’application. Plus discrète, cette fonctionnalité permet de négocier en privé le prix, habituellement en dollars.

Les objets demandés couvrent un champ large, depuis des statues indoues aux reliques religieuses en passant par des dagues de bronze. Une enquête centrée sur 4 groupes basés en Syrie indique que les pièces de monnaie anciennes aisément transportables et faciles à revendre, sont les plus recherchées.

Mais comment les modérateurs de Facebook ont-ils pu laisser un marché noir d’une telle ampleur s'accroître ? Aussi étrange que cela puisse paraître les biens culturels pillés ne font pas partie des produits de commerce interdits par la charte interne de Facebook, contrairement aux drogues par exemple. Par ailleurs Facebook n’est pas responsable du contenu posté par ses utilisateurs, en vertu de la section 230 du Communications Decency Act.

Début mai 2019 toutefois, suite à un reportage de la BBC sur le trafic numérique d’antiquités, Facebook a retiré 49 groupes de sa plateforme. Mais cette façon de faire entraîne « l’effacement de preuves de crimes de guerre » qui pourraient servir à engager des poursuites légales, dénonce le rapport qui rappelle aussi que les suppressions n’empêchent en rien la recréation de groupes similaires.

L’enquête enjoint plutôt Facebook à améliorer ses outils pour identifier les revendeurs et collaborer avec les autorités expertes sur le sujet, comme il commence déjà à le faire pour le terrorisme.
 

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