Vendredi 6 décembre 2019

Entre-nerfs

Collectionner, le désir inachevé

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 26 mars 2018 - 753 mots

L’exposition du Musée des beaux-arts d’Angers, intitulée « Collectionner, le désir inachevé », jouit d’un catalogue élégant et audacieux, publié par les éditions Lienart. Une proposition inventive, loin de l’orthodoxie éditoriale.

Collectionner. Depuis plusieurs années, nombreuses sont les publications à explorer cette hantise qui voit des femmes et des hommes acquérir des œuvres pour combler leur délectation personnelle et pour assouvir des envies de partage. Hantise duelle, donc, qui consiste à posséder pour montrer, à domestiquer pour exhiber. Hantise passionnante pour les visiteurs comme pour les lecteurs puisqu’elle met en récit des acquisitions, offre des fables, incarne sans commune mesure l’histoire des œuvres.

Inaugurale, l’exposition « Passions privées », sise au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 1994, avait défriché ce continent vierge en donnant à voir les grandes collections « particulières », ainsi qu’elles sont parfois baptisées, de l’Hexagone. Sorti de sa marginalité, le collectionnisme allait bientôt devenir une branche féconde de l’histoire de l’art, ainsi qu’en témoignent les expositions et les ouvrages récemment consacrés à Gustave Fayet, Sergueï Chtchoukine, Gertrude Stein ou Marin Karmitz.
 

« Supplément d’âme »

De format modeste (15,5 x 22 cm), la présente publication se présente sous la forme d’un coffret sur lequel figure, démultiplié et tronqué, le titre de l’ouvrage. Ce boîtier cartonné, dont la pérennité et la solidité paraissent discutables, accueille cinq délicats livrets de couleur différente – sable, azur, vert, rose et céladon – ainsi qu’un dépliant volant qui n’est autre que l’avant-propos, signé par Christophe Béchu, le maire d’Angers, et par Christine Besson et Sandra Doublet, directrices de l’ouvrage et commissaires de l’exposition du Musée des beaux-arts.

Afin d’aborder « cinq regards, cinq adhésions à l’art du présent comme un art de vivre, un supplément d’âme, et un apprentissage de l’art sur la durée », chaque fascicule de quarante-huit pages est réservé à une collection spécifique et se déploie identiquement : un texte introductif sous la forme d’un entretien ou d’un essai confié à un critique d’art, quelques pièces emblématiques assorties de notices, une liste des œuvres exposées puis, sur un papier reprenant la couleur de la couverture, la traduction du texte liminaire. Un graphisme et une photogravure soignés confèrent clarté et lisibilité à l’ensemble.
 

Pulsion rétinienne

Le volume sondant la collection Philippe Méaille, lequel possède l’un des plus importants ensembles d’Art & Language, est sans conteste le plus faible : signé Seth Kim-Cohen, l’essai introductif n’explicite jamais l’histoire de la collection et, la faute à une sinistre phraséologie convoquant pêle-mêle Clement Greenberg, Emmanuel Kant ou Jacques Derrida, échoue à éclairer la subtilité formelle et intellectuelle de ces pionniers de l’art conceptuel, pourtant représentés par des œuvres majuscules. Inversement, le livret réservé à l’Association Paca (acronyme pour « Présence de l’art contemporain, Angers ») montre comment et combien Jean-Pierre Arnaud et Daniel Chabrissoux durent prospecter afin d’élaborer une collection articulée autour de l’abstraction lyrique et de la peinture gestuelle (Olivier Debré, Hans Hartung, Bengt Lindström).

De même que la Fondation La Roche Jacquelin est dévolue à la scène artistique du Sud-Est asiatique, et offre à ce titre des découvertes kaléidoscopiques et réjouissantes (la Birmane Nge Lay ou le Thaïlandais Sutee Kunavichayanont), la collection de l’opticien Alain Le Provost se distingue par sa cohérence, étudiée par Marie Frampier au sein d’un texte filant la métaphore optique et perçant la pulsion rétinienne propre à ce collectionneur obsédé par Marcel Duchamp et ses possibles héritiers (Jérémie Bennequin, Julie C. Fortier). Subtil.
 

Souveraine harmonie

Qu’est-ce que collectionner ? La question demeure suspendue. Par conséquent, un texte relevant de l’esthétique eût sans doute permis d’approcher de près cette inclination obsessionnelle, et parfois pathologique, d’examiner cet autoportrait en creux que dessine inévitablement toute collection. À cet égard, le cinquième opus, dédié à une collection anonyme et introduit par un essai dont l’auteur n’est pas dévoilé, est peut-être le plus éloquent : stimulant notre volonté de savoir, ce mystère entretenu impose de regarder attentivement les œuvres, assurément parmi les plus belles du coffret (Théo Mercier, Wim Delvoye, Antoni Miralda), de pénétrer leur lien, d’établir leur généalogie, de voir sous l’apparente hétérogénéité le fil rouge, la ligne mélodique, la souveraine harmonie.

Entre la collecte et la collection, il n’y a qu’une syllabe et qu’un pas. Partant, toute inclination compilatrice ne saurait être étrangère à l’anthropologie. Une anthropologie susceptible d’éclairer une histoire matérielle des objets et une histoire culturelle du goût, mais aussi de révéler derrière chaque collection une immense part d’intimité. Mieux, d’humanité…
 

Christine Besson, Sandra Doublet (dir.), Collectionner, le désir inachevé, Lienart éditions/Musée des beaux-arts d’Angers, 5 livrets de 48 p., 60 illus., 32 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°711 du 1 avril 2018, avec le titre suivant : Collectionner, le désir inachevé

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