Lundi 16 septembre 2019

Autour de Joseph Beuys

La vie, l’art et l’argent

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1994 - 571 mots

Il y a deux sortes de biographies et pas une de plus : l’hagiographique et la critique. Celle que Heiner Stachelhaus a consacré à Joseph Beuys relève à l’évidence de la première, et s’expose aux reproches habituels de complaisance, d’aveuglement, voire de manipulation.

Joseph Beuys voulut faire de sa vie tout à la fois une œuvre et un mythe. Il y est si bien parvenu que, huit ans après sa mort, un examen objectif de sa biographie pourrait bien sûr relativiser certaines données, mais échouerait cependant à défaire le mythe, si bien constitué. Le témoignage de Heiner Stachelhaus, qui fut un des proches de l’artiste dès 1966, en donne au moins la preuve, en montrant comment Beuys a su tisser d’un même geste le vrai et le faux, l’accidentel et l’essentiel, la vie et l’art.

La plupart des anecdotes sont connues et rapportées ici avec une fidélité évangélique. Comment Beuys s’engagea sur un coup de tête dans la Luftwaffe et abîma son Stuka en Crimée. Comment il fut recueilli par les Tatars qui le soignèrent avec de la graisse et l’enveloppèrent dans du feutre. Comment, quelques années plus tard, il vécut une terrible dépression et s’isola périodiquement dans une caisse recouverte de goudron. Puis, viennent les années de formation, au cours desquelles il s’imprègne de l’anthroposophie de Steiner, qui sont ici déclinées comme autant de stations accentuant délibérément la dimension christique que Beuys n’hésitait pas à revendiquer lui-même.

De l’éloge à la caricature
Lorsqu’il découvre les vertus de l’agit-prop, au sein de l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf, puis sur la scène plus étendue de l’écologie politique avec l’Université libre internationale, l’artiste parachève sa construction : le martyre entreprend finalement, avec toute son énergie, de sauver le monde. "Tout homme est un artiste" : le célèbre slogan qui devait assurer la Rédemption devint fâcheusement démagogique dès qu’il cessa d’être théorique. Joseph Beuys n’avait pas beaucoup d’humour : son hagiographe, comme il se doit, en a encore moins. Et c’est bien malgré lui que les éloges que lui suggère sa fascination sans réserve versent dans la caricature.

Car peu importe au fond que Beuys fut pétri de défauts et abusât avec autant d’autosatisfaction de son charisme, il reste un artiste essentiel dont la pensée complexe et souvent inaboutie est malgré tout d’une grande richesse. La transcription d’un colloque sur l’argent, qui s’était tenu à Ulm en 1984 en compagnie d’économistes réputés, illustre bien le labyrinthe de ses visions utopiques. Approximatives et imparfaites, ses intuitions sont pourtant stimulantes tant qu’elles restent en regard de son œuvre d’artiste.

Ses détracteurs ont tiré grand profit de l’axiome provocateur qui posait l’égalité entre l’art et l’argent, entre la capacité et le capital. Il ne s’agissait nullement, pour Joseph Beuys, de reconnaître la valeur marchande de l’art, mais de lancer les bases d’une utopie où l'art aurait une place de première importance. Quoi qu’il arrive, la vie et l’œuvre paradoxales de Beuys resteront inévitablement la proie du démon de l’interprétation. À l’occasion de la rétrospective au Centre Pompidou, les éditions Arpap publient également trois interviews données par Joseph Beuys ainsi que des essais de Max Reithmann sur quelques aspects de son œuvre.

Heiner Stachelhaus, Joseph Beuys, une biographie, Abbeville Press, 210 p., 150 F.
Max Reithmann, Joseph Beuys : la mort me tient en éveil, Éditions Arpap (76, allée Charles de Fitte, 31300 Toulouse), 512 pages, 60 ill., 200 F.
Joseph Beuys, Qu’est-ce-que l’argent, L’Arche, 96 p., 145 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°5 du 1 juillet 1994, avec le titre suivant : Autour de Joseph Beuys

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