Anniversaire et enterrement

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2007

Tandis que les Cahiers sortent leur numéro 100, « La Voix du regard » s’éteint.

Au récent Salon de la Revue, dix-septième du genre à Paris, quelque sept cents titres étaient présentés. Avec leur diversité éditoriale – du folio photocopié associatif aux émanations institutionnelles en passant par l’édition classique et le travail d’amateurs engagés, du papier au site Internet – le territoire de la revue est formidablement bigarré. Littérature, musique, disciplines académiques y tenaient une bonne place, mais aussi les arts visuels, dans leur histoire et leur actualité. Intentions éditoriales, axes d’analyse et définitions des champs de la culture, diversité des contributeurs qui témoignent des enjeux et des débats dans le monde contemporain : la revue a ici un rôle irremplaçable. D’ailleurs, comme en écho historique, l’étude de Paul-Henri Bourrelier sur La Revue Blanche, une génération engagée (1890-1905), récemment parue, montre comment la périodicité de la revue n’empêche pas l’inscription dans le temps de l’Histoire. Oh ! Une chose encore fait partie de la vie des revues : leurs abonnés… En êtes-vous ?

Évolution des Cahiers
Dans ce paysage élargi, le n°100 des Cahiers du Musée national d’art moderne, daté de l’été 2007, fait signe pour ce trimestriel fondé en 1979. Publication des éditions du Centre Pompidou, les Cahiers entretiennent une relation à géométrie variable en particulier avec le musée, bien sûr, qu’il faut rappeler sans doute pour que l’identité institutionnelle de la revue ne la réduise pas à passer pour une simple chambre d’écho des programmes pro domo ou de l’histoire de l’art organique. Yves Michaud, longtemps rédacteur en chef, avait heureusement orienté l’ouverture des Cahiers vers les démarches philosophiques contemporaines, ce que Daniel Soutif a prolongé aussi. Jean-Pierre Criqui, depuis le n°48, a, pour sa part, accompagné l’ouverture à la présence des œuvres en reproduction couleurs. Le n°100 trouve une forme plus explicite encore, puisqu’il est composé de sept ensembles d’images — des cahiers de seize pages pour chacun en couleurs — par sept artistes ou groupe d’artistes : Annette Messager, Albert Oehlen, Patrick Faigenbaum, Chloe Piene, Mrzyk et Moriceau, Wim Delvoye et Thomas Hirschhorn. Ce qui donne un album nourri, sans texte, sinon un édito, quand le n°101 revient sur les sommaires construits qui font la singularité de la revue. Ouvert comme souvent à des auteurs moins connus (Céline Flécheux, Jill Gasparina) aux côtés des plus confirmés (Patricia Falguières, Gilles Tiberghien), le n°101 propose des études tant monographiques (Tino Sehgal, Bill Viola, Nancy Rubins) que thématiques (les relations entre art et théâtre au XXe siècle ou encore la problématique des arts de masse aujourd’hui, dans un texte particulièrement bienvenu). Parfois, à partir d’œuvres de la collection (le n°98, par exemple, était consacré à une sélection de quelques acquisitions récentes) ou d’actualité élargie, l’ambition d’ouverture aux écritures critiques mériterait un lectorat plus large.
La Voix du regard est structurellement tout l’inverse des Cahiers : portée par une structure associative, elle s’est maintenue pendant vingt numéros, mais l’exemplaire récemment paru sera le dernier de l’histoire du titre. Pour ne pas perdre son objectif de « revue de recherche et d’agrément » – y compris pour ceux qui la font –, cette publication, qui se définit comme une revue littéraire sur les arts de l’image, s’arrête. Comme au travers des axes thématiques précédemment couverts, le sommaire coupe à travers les champs disciplinaires. Sous le titre Images interdites, figures imposées s’ouvrent des perspectives sur les divers aspects de la liberté, de l’autorisé et de l’interdit, construisant ainsi, de manière plus dialectique que protestataire, l’idée de la censure contemporaine. Depuis le cinéma, qui, en France, est doté d’un outil de contrôle étatique (et de « classification »), à l’affaire « Présumés Innocents », exposition de 2000 au capcMusée d’art contemporain de Bordeaux qui a fait l’objet d’un procès et qui est ici développée sous la forme d’un dossier (avec aux côtés des protagonistes du monde de l’art, la parole des plaignants), en passant par les usages sociaux de l’image, son cadre ou les conditions de production médiatique. Les réalités complexes des sociétés de contrôle s’y dessinent en effet. C’est à l’esprit d’une revue de construire un regard singulier : la voix qui a choisi de s’éteindre mérite d’être écoutée une fois encore.

17e Salon de la Revue Paris, les 19, 20 et 21 octobre 2007 organisé par Ent’revues, www.entrevues.org

- Paul-Henri Bourrelier, La Revue blanche, Une génération engagée, éditions Fayard, Paris, 2007, 1 199 p., 45 euros, ISBN 978-2-213-63064-9. - Les Cahiers du Musée national d’art moderne, éditions du Centre Pompidou, Paris, trimestriel, environ 136 p., 23 euros. N°98 hiver 2006-2007, ISBN 978-2-84426-320-9. N°100 été 2007, ISBN 978-2-84426-334-6. N°101 automne 2007, ISBN 978-2-84426-346-9 - La Voix du regard, édité par l’association éponyme, Paris, n°20, octobre 2007, www.voixduregard.org, 240 p., 19 euros, ISBN 2-9518801-5-4

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°268 du 2 novembre 2007, avec le titre suivant : Anniversaire et enterrement

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