Biographie

Annie Cohen-Solal, Mark Rothko

Rothko, peintre juif d’avant-garde

Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2013 - 703 mots

L’ouvrage que consacre Annie Cohen-Solal à l’expressionniste abstrait souligne son rôle de passeur entre judaïsme et monde de l’art.

Annie Cohen-Solal livre aujourd’hui son troisième ouvrage consacré à l’histoire sociale de l’art des États-Unis. Il s’agit de la biographie de Mark Rothko (1903-1970), le « sublime abstrait » de l’Amérique conquérante des années 1950. Cette biographie, écrite dans l’empathie, n’est pas réductible à l’histoire singulière d’un homme au destin fracassé et éblouissant. C’est au cœur des « mondes de l’art » successifs que le lecteur est plongé et, à chaque étape de la vie du peintre, la narratrice nourrit son travail interprétatif de problématiques multiples : géo-politiques, socio-économiques, esthétiques.

Marcus Rothkowitz est né à Dvinsk (aujourd’hui « Daugavpils », en Lettonie), dans la zone de résidence affectée aux juifs par l’empire russe. Il n’a pas 3 ans lors du pogrom de Bialystok. Son père l’inscrit alors dans une école talmudique. L’auteure revient régulièrement sur cette relation au Talmud qui constitue « une véritable clé de lecture pour comprendre la trajectoire de l’œuvre de Rothko, intellectuel et éducateur ». Il a 7 ans lorsque son père décide de s’expatrier à Portland, dans l’Oregon, 10 lorsque, avec sa mère et sa sœur, il rejoint son père qui meurt peu après. Les nouveaux émigrés russes peuvent compter sur la solidarité de leur famille et le soutien de la communauté juive allemande déjà installée, protectrice et condescendante à l’égard des nouveaux venus. À Portland, Marcus met fin à ses études juives et  affronte l’épreuve de l’antisémitisme des WASP [White Anglo-Saxon Protestant], d’abord dans les écoles publiques de la ville, puis, plus douloureusement encore, à l’université Yale (Connecticut) où il ne restera que deux ans. Après plusieurs allées et venues entre lieux géographiques et institutions culturelles, brutalement il décide, en 1923, d’être peintre. En 1938, il adopte la nationalité américaine et, en 1940, il anglicise son nom.

« Réparer le monde »
Intellectuel engagé qui attribue à l’art la mission de « réparer le monde » et d’exercer « une forme d’action sociale et morale », il participe à tous les combats des artistes américains de l’après-guerre. Sur la scène artistique, les jeunes peintres sont exposés aux influences concurrentes du réalisme provincialiste américain et des tendances nouvelles européennes. La peinture de Rothko est successivement figurative jusqu’en 1940, mythologique de 1940 à 1943, surréaliste de 1944 à 1946, « multiforme » de 1946 à 1949, pour aboutir à l’abstraction absolue.

À ce moment où l’expressionnisme américain devient le fer de lance de l’école de New York, un conflit esthétique s’installe entre l’action painting (« peinture gestuelle ») et le colorfield painting (« peinture en champs de couleur »). C’est dans ce dernier camp, théorisé par Clement Greenberg et fréquenté par Barnett Newman et Clyfford Still, que se situe Rothko. Il prend la couleur comme matière et comme sujet. Il combine des techniques artisanales très anciennes avec l’usage moderne de l’acrylique, ce qui donne à ses tableaux une luminosité quasi phosphorescente, et, en estompant les valeurs, il confère à la surface une planéité nouvelle. Ses tableaux sont gigantesques, conçus de telle sorte que le spectateur soit absorbé par la puissance sensorielle de la couleur. Scénographe intransigeant, il exige que l’espace de l’exposition soit exclusivement réservé à ses propres œuvres dont il règle lui-même l’accrochage. La chapelle Rothko à Houston, Texas, lieu de méditation œcuménique, apparaît comme l’aboutissement de son projet créateur.

Annie Cohen-Solal ne dissocie pas l’analyse formelle des œuvres de l’ascension sociale et financière de l’artiste. Elle relate les amitiés entre peintres rivaux qui se disputent âprement la priorité de l’innovation. Marchands, critiques, directeurs de musée et commissaires d’exposition, collectionneurs sont présents, dans un ordre et une influence variables. Les correspondances, souvent inédites, montrent que Rothko entretenait avec certains d’entre eux des relations chaleureuses, en même temps qu’il ne cessait d’attaquer très violemment le système d’organisation de la vie artistique, qu’il s’agisse de l’institution ou du marché.

Alors que le judaïsme n’a produit que très peu d’artistes plasticiens jusqu’au XXe siècle, la trajectoire de Rothko valide son rôle de « passeur » entre le monde juif et le monde de l’art, à l’heure des avant-gardes abstraites de la modernité occidentale. C’est ce rôle qu’Annie Cohen-Solal a su mettre en évidence.

Annie Cohen-Solal, Mark Rothko,

Actes Sud, « Hors collection », 2013, 35 €. Du même auteur, Un jour, ils auront des peintres, éd. Gallimard, 2000 ; Leo Castelli et les siens, éd. Gallimard, 2009.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : Annie Cohen-Solal, <em>Mark Rothko</em>

Tous les articles dans Médias

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque