Entre-nerfs

Adieu Palmyre

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 27 juin 2016

Palmyre était un miracle. Vandalisée, elle est devenue un mirage. Les lignes de Dominique Fernandez, ornées par les photographies de Ferrante Ferranti, font revivre la mémoire du lieu. Sublime méditation océanique devant les sables.

Le 23 puis le 30 août 2015, Daech [acronyme arabe de l’État islamique] détruisait le temple de Baalshamin puis celui de Bêl, prédestinant Palmyre à une annihilation méthodique. Devant l’offense faite à ce patrimoine de l’humanité, la question hantait la communauté internationale : reverra-t-on Palmyre inchangée, restituée, reconstituée ? La reverra-t-on tuméfiée, amputée, irrémédiablement mutilée ? Adieu, Palmyre : le titre de l’ouvrage de Dominique Fernandez est une réponse moins ferme que mélancolique. L’écrivain, scrutateur des cités métaphysiques, y livre une réflexion sur ce qui fut et ne sera plus – sur une ville sinistrée et sur les désastres de la guerre, mais aussi sur l’écoulement du temps et sur le sablier de la vie.

Cicérone
Publié aux Éditions Philippe Rey, cet ouvrage broché avec rabats jouit d’un format opportun (17 x 22 cm) pour faire dialoguer les textes et les illustrations à parts égales. Première et quatrième de couverture hébergent une vue du site antique, tandis que les cinq paragraphes – « Adieu, Palmyre », « Temples », « Colonnades », « Agora, théâtre », « Nécropoles » – sont scandés par quatre-vingts photographies comme autant de preuves par l’image et de suaires d’un temps brisé.

Dominique Fernandez, qui se rendit quatre fois sur les lieux du crime depuis un 17 novembre 1995 inaugural, est un cicérone de choix. Du reste, peuplée de références historiques et de considérations archéologiques, pourvue d’un plan de la ville de Palmyre, la présente publication est tout à la fois une exploration poétique et un guide illustré, un sondage de l’intime et un enregistrement du réel. Le lecteur trouvera donc aussi des dates, des faits et des mesures, tous les éléments susceptibles de l’arrimer dans l’Histoire, la grande, celle qui vit Palmyre être le carrefour cyclopéen du monde oriental, le centre de gravité d’un triangle équilatéral de la beauté, entre Damas, Alep et Doura Europos.

Anamnèse
L’hôtel Zénobie, enclave « frauduleuse » en plein Palmyre, qui accueillit en son temps Agatha Christie ; les aubergines offertes par de jeunes Bédouins ; les dattes de toujours sur des marchés qui ne ferment jamais ; la clarté du ciel du soir : Dominique Fernandez, avec une langue stendhalienne, fait revivre la Palmyre d’avant la barbarie, celle qui, ni clôturée ni surveillée, oubliée de Chateaubriand, Nerval et Gautier, autorisait le quotidien à infiltrer le sublime, permettait à qui le désirait de se promener parmi ces ruines écroulées et de saisir comme nulle part ailleurs l’immensité du rêve fait pierre.

Ancré par les superbes photographies de Ferrante Ferranti, dont le lecteur regrettera l’absence de commentaire explicitant leur genèse, l’écrivain fait revivre les antiques caravanes, les découvreurs Robert Wood et James Dawkins, le doux vallonnement et l’ocre de la steppe, la beauté lapidaire des sculptures répétitives, les chevriers au milieu de la désolation, les colonnes à n’en plus finir et qui apparentent l’implacable Palmyre, avec sa « vue de l’esprit incarnée dans la pierre », à la rationnelle Saint-Pétersbourg, avec sa perspective Nevski – deux villes où des hommes intrépides évincèrent le fortuit et l’aléatoire.

De même, le tropisme italien n’est jamais loin chez un auteur dont les soixante livres suffisent à dire les obsessions napolitaines ou siciliennes : les hypogées évoquent les catacombes romaines, les tours funéraires de Palmyre érigent la cité en « San Gimignano des sables » tandis que son théâtre ressemble à celui de Vicence. L’anamnèse, cette métaphore perpétuelle.

Perte

Pour avoir tenu tête à la mâle domination de Rome, l’admirable Zénobie, cette « héroïne sans alcôve », gouvernée par ses seuls desseins politiques et artistiques, eût été une leçon – morale et esthétique – si des « brutes ignorantes du Coran » n’avaient cherché à détruire toutes les prétendues idoles. Si l’écrivain ne saurait excuser la barbarie des derniers mois, il rappelle combien les religions sont, depuis la nuit des temps, coupables de telles infamies et que tout combattant est invariablement un saccageur, un raseur – ainsi les Carthaginois à Agrigente, les révolutionnaires devant les édifices cultuels, les communards face aux Tuileries et les talibans face aux bouddhas de Bâmiyân. Toute période de déclin amorce un désir d’idéal, or Daesh en offre un. Un idéal « fou », « atroce » et « monstrueux », « mais un idéal »…

À l’heure où paraît le livre, les Russes ont récupéré Palmyre, puis donné un concert symphonique dans l’amphithéâtre de la ville. Mais, qu’importe : en poète des ruines et du passé antérieur, Dominique Fernandez rend toute consolation vaine au lecteur, devenu par sa faute familier d’une cité dont toute perte est désormais intolérable. Un ouvrage, comme un soleil couchant.

Adieu Palmyre

Dominique Fernandez, Ferrante Ferranti, Éditions Philippe Rey, 128 p., 80 photographies en couleurs, 19 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°692 du 1 juillet 2016, avec le titre suivant : Adieu Palmyre

Tous les articles dans Médias

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque