Jeudi 13 décembre 2018

La compassion du pouvoir pour les victimes de catastrophes naturelles

1856, Napoléon III visite les inondés de Tarascon

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2016 - 749 mots

Il est devenu presque indispensable pour les personnalités politiques d’accourir aujourd’hui sur les lieux d’une catastrophe naturelle. Cette compassion attendue et mise en image par les médias serait née au sein du parti conservateur américain dans les années 1980 et a été largement utilisée ensuite par George W. Bush (il rédigea même un avant-propos en 1996 de l’ouvrage de Marvin Olasky, Renewing American Compassion). Elle est en réalité un phénomène beaucoup plus ancien. Si les mots de Mac-Mahon en 1875 devant Moissac sont bien connus : « Que d’eau ! Que d’eau ! », Napoléon III fut maître de l’exercice, réglé comme du papier à musique par son administration.

En cette fin du mois de mai 1856, les abords du Rhône et de la Loire furent submergés par une crue d’une ampleur singulière. Dès le 1er juin, alors qu’il était en pleins préparatifs des célébrations du baptême du prince impérial, Napoléon III quitta précipitamment Paris pour gagner par voie ferrée Lyon, puis Valence, Avignon et Arles. De retour à Paris, il se rendit à partir du 5 juin à Orléans, Blois, Angers et Tours. Les deux voyages improvisés furent largement relayés par la presse, puis par les commandes du ministère d’État pour le Salon de l’année suivante : Sa Majesté l’empereur distribuant des secours aux inondés de Lyon d’Hyppolyte Lazerges (Compiègne, Musée national du château de Compiègne),  L’empereur visitant les victimes de l’inondation d’Angers d’Hippolyte Beauvais (Compiègne, Musée national du château de Compiègne), Visite de l’empereur aux ouvriers ardoisiers d’Angers pendant l’inondation de 1856 d’Alexandre Antigna (Angers, Musée des beaux-arts), ou encore L’empereur visitant les inondés de Tarascon de William Bouguereau (Tarascon, Hôtel de Ville), présentée en ce moment au Musée d’Orsay dans le cadre de l’exposition « Spectaculaire second Empire, 1852-1870 ».

Le passage de l’empereur à Tarascon avait été mis à l’honneur dans la publication de Charles Robin, Voyage de l’empereur : inondations de 1856 (1856), où la retranscription d’une lettre d’Adolphe Dumas, chargé depuis l’année précédente par le ministre de l’Instruction publique de recueillir les chants populaires de Provence, faisait état du « grand pacte d’affection et d’amour » avec « toute la Provence enthousiasmée ». Robin rapportait aussi la lettre d’un républicain, témoin oculaire, à un ami, sans pour autant citer leurs noms : « Tu sais toute ma vie ; tu connais mes principes, et tu penses en toi-même que je n’en changerai jamais. Eh bien, je t’avouerai que j’admire cet homme : je l’ai vu à Tarascon dans une coquille de noix où je ne me serais pas exposé pour sauver ma maison, à peine pour me sauver personnellement. » Tarascon avait voté en masse en faveur de Louis Napoléon Bonaparte, mais comme dans toutes les cités provençales, l’opposition y était bien présente.

Une communication parfaitement orchestrée

Muni d’une lettre de recommandation pour le préfet des Bouches-du-Rhône, Bouguereau – qui ne s’était jamais prêté à ce genre d’exercice – se rendit sur place, où il opéra une reconnaissance des lieux et peignit les portraits du maire et des personnes présentes lors de la visite de l’empereur. La composition, réalisée ensuite dans son atelier, met l’accent sur la modestie de l’empereur dans son embarcation  de fortune, apprêté seulement d’un frac militaire avec un sabre au ceinturon et un képi d’officier. Cette proximité physique avec le peuple est un élément clé d’une communication  parfaitement orchestrée. Les références à la piété des Tarasconnais sont également omniprésentes de la flèche de la Collégiale royale Sainte-Marthe à la petite vierge blanche, dont les pieds baignent dans l’eau et qui attire le regard. L’attachement à la culture traditionnelle l’est tout autant. Ainsi les costumes de fête provençaux incarnent cette fierté des particularités locales, que Frédéric Mistral était en train de porter aux nues avec le mouvement du Félibrige naissant. Là encore, en habile politicien, l’empereur qui connaissait sans doute les sentiments républicains du poète, épousait ici ces revendications au lieu de les ignorer. L’image, inspirée en partie de Louis XVI distribuant les aumônes aux pauvres pendant le rigoureux hiver de 1788 exécuté en 1817 par Louis Hersent (Versailles, Musée national du château de Versailles et de Trianon) glorifie son empathie et son désir d’être présent lors de l’acheminement des premiers secours aux populations sinistrées. Cette mise en scène de l’exemplarité de l’individu, et non de la figure impériale, est bien plus puissance que la reproduction d’un discours ou de mots compatissants. L’historien et sociologue Pierre Rosanvallon parle ainsi de voyages érigés par Napoléon III en « véritables instruments de gouvernement » pour s’affirmer en « double champion de l’exercice plébiscitaire et de la sollicitude rapprochée » (La Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Paris, 2008), une stratégie qui préfigure la politique spectacle d’aujourd’hui.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°466 du 28 octobre 2016, avec le titre suivant : 1856, Napoléon III visite les inondés de Tarascon

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