Mercredi 21 octobre 2020

Yuri Tyukhtin, « Les Russes achètent de l’art russe »

Galeriste et commissaire-priseur à Moscou

Yuri Tyukhtin, a fondé il y a 15 ans la galerie et salle de ventes « Sovcom » à Moscou. Spécialisée dans l’art russe du XXe siècle, Sovcom vient d’organiser sa grande vente aux enchères du printemps, parallèlement au Salon des antiquaires de Moscou, qui s’est achevé le 6 avril. C’est Youri Tyukhtin lui-même qui tenait le marteau.

Plusieurs galeries ont fermé ces dernières années. Est-ce que le marché de l’art russe est sorti de la crise ?
Nous avons connu deux années difficiles où nous étions au seuil de la rentabilité, mais l’année dernière fut excellente pour nous. Les galeries spécialisées dans l’art contemporain ont beaucoup plus de mal car ce segment a chuté plus que les autres. Les prix étaient artificiellement gonflés. Les variations sur l’art classique et sur le XXe siècle sont moindres.

Sovcom est réputée pour ses artistes soviétiques. Comment évolue la demande sur ce créneau ?
La demande est particulièrement forte pour les artistes officiels du courant dit « sévère », comme Viktor Ivanov, Tchasovsky, Korjev, Moïseenko, Melnikov, etc. Ce sont des noms très recherchés. Jusqu’en 2000, ils étaient très bon marchés, mais entre 2004 et 2008 la demande fut telle que leurs prix doublaient d’année en année. Aujourd’hui, le marché ne croît plus au rythme de 100 % par an, à part sur certains noms comme Korjev [qui est décédé l’année dernière] ou Viktor Popkov, dont les prix des œuvres ont décuplé ces dernières années.

Pouvez vous définir ce « style sévère », qui est méconnu en Occident ?
C’est un courant à part du réalisme socialisme. Le style officiel [de nature propagandiste] représente les réalisations positives du socialisme, tandis que le « style sévère » décrit une réalité beaucoup plus sombre et dépourvue d’éléments propagandistes, bien qu’il soit aussi le fait d’artistes officiels. Sovcom vend aussi des artistes non officiels et de l’art contemporain. Nous avons aussi des « classiques » comme Verechtchaguine, de l’avant-garde du début XXe, et des artistes non officiels des années 1970 et 1980.

Quels sont les noms ou les styles les plus sous-cotés à l’heure actuelle ?
Je pense en premier à la photographie soviétique, qui est d’excellente qualité. Les prix sont très bas car il y a très peu de collectionneurs de photographie en Russie, mais je pense qu’elle va prendre beaucoup de valeur dans les années qui viennent. Même chose pour le dessin et l’art graphique soviétique. D’une manière générale, l’art d’après-guerre, officiel ou non, reste très largement sous-estimé. Je ne dis pas que les prix vont s’envoler d’ici un à deux ans, car le marché reste très fragile. Mais dans une perspective de dix à quinze ans, je suis certain qu’il s’agit d’un excellent investissement.

Aimeriez-vous avoir une présence à l’étranger, à Londres ou à Paris ?

Je n’imagine pas cela avant les deux à trois ans qui viennent. Nous y avions pensé en 2008, car nous venions de traverser deux années de croissance extraordinaires. Aujourd’hui, ouvrir une galerie en Europe est un exercice très risqué. Le marché est trop étroit et subjectif. Les Russes achètent de l’art russe. Le marché dépend étroitement de la conjoncture économique. J’observe attentivement la clientèle et que vois-je ? 95 % des clients de l’art russe sont des Russes. Ils achètent aussi des œuvres étrangères, mais les étrangers sont très peu nombreux à s’intéresser à l’art russe. Même si la vente se déroule à New York, Londres ou Paris, la clientèle est toujours à une écrasante majorité russe.

Qui sont ces rares étrangers à s’intéresser à l’art russe ?
Principalement des Chinois. Pourquoi ? Parce que beaucoup de peintres chinois reconnus ont étudié la peinture à l’Académie des beaux-arts de Leningrad. Or, leurs maîtres sont Russes, et selon la logique chinoise, un disciple ne peut pas être moins cher que son maître. En outre, les liens culturels restent très forts entre les deux pays.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°412 du 25 avril 2014, avec le titre suivant : Yuri Tyukhtin, « Les Russes achètent de l’art russe »

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