Vendredi 23 février 2018

Sécession viennoise

Le prix de la reconnaissance

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 21 août 2008

Dans la foulée de l’engouement observé pour les peintures de Klimt et Schiele, les créateurs de mobilier de la Sécession viennoise prennent pied sur le marché.

Vienne, 1897. La capitale de l’Empire austro-hongrois bat au rythme de la contestation. Une quarantaine d’artistes, conduits par Klimt et Moser, fustigent l’esprit ambiant, rétrograde et historiciste. Pour promouvoir de nouvelles valeurs, ils inventent un mouvement, la Sécession. Leur credo : « Au temps son art, à l’art sa liberté. » En récusant la hiérarchie entre beaux-arts et arts appliqués, ces créateurs prônent une synthèse selon le concept de Gesamtkunstwerke (« œuvre d’art totale »).

Une reconnaisance des peintres étonnamment tardive
La France a longtemps ignoré la Sécession viennoise, de sorte qu’on ne recense qu’un tableau de Klimt dans les collections nationales. Néanmoins ces dix dernières années, le travail des créateurs autrichiens a été réexaminé, notamment grâce à l’exposition « Vienne 1880-1938 » organisée par Jean Clair au Centre Pompidou en 1986. L’ouverture en 1994 du musée Leopold à Vienne et, sept ans plus tard, de la Neue Galerie à New York a jeté un sérieux coup de projecteur sur ces artistes.
Leur cote est redevable aux ventes spécialisées orchestrées par Christie’s et Sotheby’s depuis le milieu des années 1990, dopées par moult restitutions de biens spoliés remis immédiatement sur le marché. La donne change lorsqu’en 1997 un paysage par Klimt double son estimation pour atteindre 14,5 millions de livres sterling (21,3 millions d’euros). Pour la première fois, un artiste autrichien prétend aux prix de n’importe quel grand maître du début du XXe siècle. On passe à un niveau supérieur en 2006, lorsque le milliardaire Ronald Lauder débourse 135 millions de dollars (85 millions d’euros) pour une version du Portrait d’Adèle Bloch-Bauer.

Pour les arts appliqués, seul l’utile était beau
Si les peintres figurent désormais au panthéon du grand public, tel n’est pas le cas des créateurs de mobilier. En 1903, ces derniers se réunissent avec d’autres confrères dans les Wiener Werkstätte, ateliers de production fonctionnant en coopératives. Ils empruntent à l’architecte Otto Wagner ce credo : « Rien qui ne soit fonctionnel ne pourra jamais être beau. » Celui-ci rajoutait : « Le simple et le pratique, on pourrait dire le caractère militaire de notre vision, doivent être parfaitement exprimés si l’œuvre que nous construisons veut fidèlement refléter notre époque. »
Bien que la Sécession rallie des tempéraments très différents, la touche viennoise se caractérise par des formes géométriques et des motifs composés de carrés, cercles et damiers. Les attributions sont parfois hasardeuses, car les têtes de pont du mouvement ont formé de nombreux suiveurs auxquels ils confiaient de temps à autre une partie de leurs projets. Les professionnels pointent aussi des meubles transformés pendant la Seconde Guerre mondiale.

En dix ans, les prix ont été multipliés par cinq ou dix
Les pièces importantes prétendent à des prix corsés. Pour preuve, un fauteuil laqué blanc et noir de Koloman Moser, réalisé pour le sanatorium de Purkersdorf, s’est adjugé pour 388 750 livres sterling (500 000 euros) chez Christie’s en 2000. Une lampe de table d’Hoffmann est, elle, partie pour 145 000 dollars (92 000 euros) chez Christie’s en 2007.
La valeur ajoutée d’une provenance est importante. Voilà quelques années, Yves Macaux proposait pour environ 100 000 euros un grand cabinet d’Hoff-mann, provenant de la belle-sœur de Koloman Moser. « Le prix était minoré car la pièce était gigantesque. Un petit meuble d’appui de la même provenance vaudrait plus cher, entre 150 000 et 200 000 euros », indique le marchand. Et de rajouter : « Aujourd’hui, je suis amené à payer cinq à dix fois plus que les prix pratiqués voilà dix ans. Il y a une grosse raréfaction, car les gens tiennent à leurs pièces et ne les remettent pas ou peu sur le marché. »
Cette embardée ne concerne que les pièces insignes. Iconique, mais relativement courant, le siège Sitzmachine (1905) d’Hoffmann s’est contenté de 27 400 dollars (17 000 euros) chez Christie’s l’an dernier. Son mobilier d’édition en bois courbé dit de Fledermaus est encore plus abordable. Un guéridon de ce type se trouve pour 2 500 euros. Tout est encore et toujours question de rareté.

Repères

Joseph Hoffmann (1870-1956) Ce créateur est connu pour l’aménagement du palais Stoclet à Bruxelles et la décoration du cabaret Fledermaus à Vienne. Koloman Moser (1868-1918) Moser cumule les activités de designer, de graphiste et de peintre. Il a réalisé mobilier, argenterie et textiles pour la Wiener Werkstätte, dont il sera l’un des directeurs artistiques avant de se consacrer, à partir de 1907, principalement à la peinture. Otto Wagner (1841-1918) Architecte, urbaniste et designer, Wagner se fait connaître par son enseignement, anticonformiste. Son mot d’ordre ? Le fonctionnalisme, la construction, le tout mâtiné de poésie.

Questions à Yves Macaux, Marchand à Bruxelles



Quelle est la période la plus recherchée au sein de la Sécession viennoise ?

L’époque phare, c’est le tout début, lorsque les Viennois faisaient des choses très modernes, non décoratives. Un mobilier abstrait a plus de valeur que des pièces ornementales.

Pourquoi la fourchette des prix des créateurs est-elle si élastique ?

Chez Joseph Hoffmann, par exemple, il existe des pièces produites pour les maisons d’éditions et des pièces d’ébénisterie pour des commandes spéciales. Si vous sortez une chaise du palais Stoclet, chose impossible car le palais est classé, elle pourrait valoir un million d’euros. On trouve en revanche d’autres œuvres plus courantes autour de 3 000 euros.

Existe-t-il beaucoup de faux ou de meubles transformés ?

Il n’y a pas vraiment de faux à proprement parler, mais des erreurs d’attribution. À une époque, on a vu des meubles découpés et recomposés. Une grande partie de la clientèle juive ayant dû fuir au moment de la guerre, certains ont entreposé leurs meubles à la campagne en les coupant en deux faute de place.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°605 du 1 septembre 2008, avec le titre suivant : Sécession viennoise

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