Samedi 17 novembre 2018

Pont-Aven : Gauguin et ses suiveurs

Malgré la promotion faite par les grandes expositions, la cote des peintres de cette école connaît une forte disparité

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 16 mai 2003 - 1215 mots

Les collectionneurs de la peinture de l’école de Pont-Aven, le petit village breton qui a changé la face de l’art dans les années 1890, se concentrent principalement sur Gauguin. Dans son sillon, Sérusier et Émile Bernard jouissent d’une reconnaissance marquée, tandis que la cote des suiveurs est à la traîne. Seules quelques figures singulières tel O’Connor, soutenu par un marché national irlandais actif, font exception.

PARIS - Quatre noms d’artistes font rêver les collectionneurs d’art impressionniste et postimpressionniste : Cézanne, Van Gogh, Seurat et Gauguin. Si les tableaux de la période tahitienne de Gauguin caracolent en tête des ventes du peintre, sa production de l’époque de Pont-Aven, qui débute en 1888, est aussi très recherchée. “La peinture de Pont-Aven est le premier pas vers l’abstraction. Le dessin passe au second plan au profit de la perception des masses, de l’explosion de la couleur. C’est une période majeure dans l’œuvre de Gauguin, même si elle l’est moins que la suivante, durant laquelle l’artiste a vraiment trouvé son style”, explique Jérôme Le Blay, spécialiste au département impressionniste et moderne chez Christie’s France. “L’école de Pont-Aven correspond à un moment fort pour la peinture moderne, confirme Simon Shaw, l’expert de chez Sotheby’s. D’où le niveau élevé des prix.” Concrètement, quand un chef-d’œuvre illustrant des Tahitiennes atteint 9 à 11 millions de dollars, une exceptionnelle composition bretonne peut enregistrer une enchère de 5 à 7 millions de dollars. Les prix les plus importants pour l’école de Pont-Aven sont adjugés à New York, un marché très sélectif. Une étude Artprice indique que, pour l’année 2002, les États-Unis absorbent seulement 13 % du volume des transactions concernant l’école de Pont-Aven mais réalisent 61 % du chiffre d’affaires mondial, pendant qu’en France s’écoulent 65 % des œuvres qui totalisent 18 % de produit de vente international. “Une quantité de dessins, toujours moins colorés et donc moins prisés, passent en France”, précise Jérôme Le Blay. Il n’empêche qu’un beau dessin de Gauguin peut faire son prix, comme en témoignent une Bretonne penchée dans un paysage, une aquarelle de 1888 adjugée 350 000 dollars (307 000 euros) au marteau chez Sotheby’s à New York le 7 novembre 2001, et une Jeune Bretonne au bord de la mer, une gouache de 1889, adjugée 280 000 livres sterling (459 200 euros actuels) chez Christie’s à Londres le 25 juin 2001. Aussi le marteau est-il tombé à 750 000 dollars pour une Pêcheuse de goémon, à New York, chez Sotheby’s le 10 mai 2001.

L’âge d’or de Pont-Aven
“Dès qu’on réintroduit la couleur, les prix flambent”, constate l’expert de Sotheby’s. Les peintres les plus prisés de l’autre côté de l’Atlantique sont, outre Gauguin, les artistes de son entourage, soit essentiellement Émile Bernard et Paul Sérusier, pour lesquels les résultats de ventes annoncent un zéro de moins par rapport au maître. “Sérusier se vend très bien. Les acheteurs apprécient son style décoratif très japonisant, indique Simon Shaw. La Ferme jaune du Pouldu, une jolie peinture de 1890, s’est vendue deux fois. D’abord en 1999 chez nous [Sotheby’s] à Londres au-delà de son estimation pour 221 500 livres sterling [311 033 euros actuels], puis la toile est repassée le 8 mai 2002 à New York, toujours par notre intermédiaire. Estimée au niveau de l’enchère de 1999, elle est encore montée jusqu’à 427 500 dollars [le quatrième meilleur prix pour Sérusier]. Pourtant, ce n’était pas un chef-d’œuvre : il n’y avait pas de personnages bretons dans ce paysage.”
L’âge d’or de Pont-Aven s’étend de 1888 à 1892, voire 1895. Point de très bons achats hors de ce créneau, semblent dire les spécialistes, car le label “école de Pont-Aven” ne suffit pas à guider l’achat. “Plus on est proche de la période charnière de 1888-1889, plus la leçon est évidente et le prix important”, insiste Jérôme Le Blay. Par exemple, un beau et rare tableau montrant des paysannes broyant du lin de Jacob Meyer de Haan, daté de 1889, a été emporté 965 000 dollars le 11 mai 1993 chez Sotheby’s à New York, soit plus de dix fois sa cote habituelle. L’année 1900 marque l’explosion du groupe, ce qui devrait renseigner les acheteurs peu aguerris sur les tableaux postérieurs à cette date et donc plutôt de “style Pont-Aven”. Dans ces pièces tardives, la leçon est plus qu’édulcorée.
Les ventes de New York n’ont pas toujours le monopole des plus belles envolées. Il arrive en effet que des chefs-d’œuvre sortent du patrimoine de familles bretonnes. La SVV Thierry-Lannon, de Brest, fait parfois quelques coups d’éclat. Le 12 mai 2002, le commissaire-priseur breton a cédé à un Américain La Moisson du blé noir (1899), de Paul Sérusier, pour l’enchère record de 606 000 euros.

Segmentation des ventes
La raréfaction des œuvres de Gauguin profite aussi un peu aux suiveurs. Grâce aux expositions sur l’école de Pont-Aven, la peinture de cette période gagne en notoriété, au point que l’on y rattache un certain nombre de suiveurs qui sont souvent de pâles et même parfois de tardifs seconds couteaux. Selon Simon Shaw, par exemple, “Maxime Maufra n’a pas peint d’œuvre majeure à Pont-Aven.” Il est apprécié pour ses paysages de mer et ses ports bretons qui n’ont pas grand-chose à voir avec le folklore “pontaveniste”. Les œuvres de Pelouse et Delavallée valent en moyenne 5 000 euros, et celles de Chamaillard dépassent rarement cette somme. Les meilleures compositions d’Henry Moret, également issu de la seconde vague d’artistes, se vendent à Paris, Londres ou New York, un peu plus de 100 000 euros. “À Pont-Aven, cette communauté d’artistes français mais aussi américains, polonais, hollandais et irlandais a joué un rôle dans l’internalisation du mouvement, rappelle Jérôme Le Blais. Ils ont transmis un message toujours valable et contribuent énormément à la connaissance du mouvement.” Quelques-uns sont devenus de telles stars artistiques chez eux, qu’ils bénéficient d’une stratégie de segmentation des ventes. Jouant sur les nationalismes, Christie’s et Sotheby’s n’hésitent plus à les détourner de leurs ventes new-yorkaises pour les proposer au prix fort dans leurs pays d’origine. Il en est ainsi pour le Hollandais Jan Verkade, dont on trouve les œuvres dans les ventes publiques à Amsterdam. Le cas de l’Irlandais Roderic O’Connor est encore plus frappant. “On assiste depuis quelques années à une augmentation hallucinante de la cote de l’art irlandais, indique Simon Shaw. Ce phénomène est lié au développement de l’économie irlandaise, qui encourage les collectionneurs à acheter. Aussi, la plupart des œuvres de Roderic O’Connor sont vendues à Londres dans ce contexte, dans des vacations thématiques sur l’art irlandais.” Dans la vente “Irish sale” du 16 mai 2003 chez Sotheby’s à Londres, deux tableaux de Roderic O’Connor de dimensions semblables sont proposés au public. Un paysage marin breton daté de 1898-1899, une composition particulièrement réussie montrant la mer verte et des rochers rouges mouillés d’écume, a été estimé autour de 100 000 euros, tandis que l’estimation monte à 300 000-400 000 euros pour une Nature morte aux pommes et aux pots bretons, une huile sur carton totalement empreinte de l’esprit de l’école de Pont-Aven. Y sont peints deux plats de faïence quimpéroise sur lesquels sont disposées des pommes de production locale servant à la fabrication du “chouchen”, hydromel artisanal régional. Le prix eût été plus fort, s’il avait été question de figures de Bretons ou de Bretonnes, tant les amateurs préfèrent les compositions animées...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°171 du 16 mai 2003, avec le titre suivant : Pont-Aven : Gauguin et ses suiveurs

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