Pays émergent

L’Inde se réveille

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 3 février 2011 - 760 mots

Lors de sa troisième édition, la foire India Art Summit est montée en puissance.

DELHI - Ceux qui auront visité la troisième édition de la foire India Art Summit, organisée du 20 au 22 janvier, auront été frappés par l’empressement de ses 128 000 visiteurs. Certes, nous sommes en Inde, dans un pays qui compte plus d’un milliard d’habitants. Mais cette foule rappelait les prémices de l’ARCO dans les années 1980. Car, tout comme la foire madrilène, India Art Summit constitue l’une des rares opportunités de voir de l’art actuel dans un pays dépourvu de véritables infrastructures publiques. « La foire a démocratisé l’art en Inde. L’art a été considéré comme la prérogative d’une élite et n’a jamais été compris par le gouvernement. Le salon a brisé la barrière entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien », estime le collectionneur Swapan Seth.  Le transfert de la manifestation dans un beau bâtiment visible depuis la rue, et le changement de calendrier d’août à janvier, ont aussi permis d’améliorer fortement la qualité. Certes, certains stands alignaient leur lot de « kitscheries » version Masala. Mais globalement, le niveau général était tout à fait honorable, surtout du côté indien. Même si la participation étrangère a doublé en un an, celle-ci s’est révélée décevante, hormis le stand de Lisson (Londres) dominé par Anish Kapoor. Relevons également la subtile discrétion de Gyan Panchal chez Frank Elbaz (Paris), ou encore les face-à-face opportuns entre artistes indiens et créateurs étrangers chez Krinzinger (Vienne). Alors qu’en 2009, les exposants avaient misé sur des pièces de faible valeur, la plupart des galeries ont sorti cette année l’artillerie lourde et des installations volumineuses. « Toute une nouvelle génération de collectionneurs regarde des œuvres qui ne se limitent pas aux murs », indique Shireen Gandhy, de Chemould Prescott Road (Mumbay).

La galerie SKE (Bangalore) proposait ainsi pour environ 500 000 dollars (365 335 euros) un triptyque de Bharti Kher, aussitôt acheté par la collectionneuse indienne Kiran Nadar. De son côté, Nature Morte (Delhi) a cédé trois peintures de Subodh Gupta à ses clients habituels. Néanmoins, pour la majorité des ventes, la barre des 10 000 dollars a difficilement été franchie. Comme lors de la précédente édition, une grosse partie des transactions s’est effectuée avec de nouveaux acheteurs.  Le commerce fut en revanche plus mitigé pour les exposants étrangers. Lisson (Londres), qui a vu sa clientèle indienne s’étoffer en deux ans, finalisait des ventes le dernier jour. Krinzinger a fait ses frais en vendant un Jonathan Meese (lire p. 35) et deux pièces de Sudarshan Shetty et Sakshi Gupta. D’autres sont rentrés quasiment bredouilles. « On a l’impression de se trouver à Dubaï voilà trois ans. Mentalement, ils ne sont pas prêts pour ce qui n’est pas indien », observe Kourosh Nouri, codirecteur de Carbon 12 (Dubaï, Émirats arabes unis). « On devrait davantage se concentrer sur les moyenx de faire venir une audience internationale plutôt que des exposants étrangers, estime pour sa part Peter Nagy, de la galerie Nature Morte. L’Inde a encore à construire son propre système artistique. »  Malgré tout, Neha Kirpal, directrice de la foire, se veut optimiste. « Le pays a de l’argent et la capacité à apprécier l’art du fait de son bagage historique, insiste-t-elle. Dans cinq à dix ans, toutes les grandes galeries pourront trouver leur marché ici. Si vous regardez, le marché du luxe connaît un grand boom en Inde. L’art suscite moins d’attention car l’accès en était réduit. » Mais pour attirer les galeries internationales, encore faudrait-il que le gouvernement baisse la taxe à l’importation, actuellement d’un taux de 14 %, et réduise les chicaneries bureaucratiques. 

La controverse M. F. Husain

Depuis quinze ans, le peintre indien M. F. Husain est la cible de l’extrême droite hindouiste. En 2009, la galerie Pundole (Mumbay) avait annulé sa participation à la foire India Art Summit faute d’être autorisé à y présenter des pièces de l’artiste exilé à Doha. Cette année, les enseignes Grosvenor (Londres) et Delhi Art Gallery (Delhi) avaient bravé les réticences en présentant des œuvres très sobres de Husain. Des policiers en poste sur leurs stands veillaient à ce que celles-ci ne soient pas vandalisées. Néanmoins, les menaces adressées par courriel à la foire étant allées crescendo, la direction a préféré retirer les œuvres au lendemain du vernissage, avant de les raccrocher finalement sur leurs cimaises. « C’était une controverse inutile. Husain a 95 ans ; il rêve de rentrer en Inde et il va avoir encore plus peur de le faire », regrette l’un de ses plus fervents collectionneurs, Rajiv Savara.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°340 du 4 février 2011, avec le titre suivant : L’Inde se réveille

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque