Vendredi 21 février 2020

Antiquaire

Les puces de Saint-Ouen à un tournant de leur histoire

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 21 février 2016 - 1262 mots

SAINT-OUEN

Hôtels haut de gamme, restaurants et logements branchés, rue dédiée aux artisans d’art, galeries d’art contemporain s’invitent aux Puces. Renaissance annoncée ou perte d’âme pour ce lieu mythique ?

C'est la dernière marotte du patron des marchés Paul-Bert et Serpette : décliner des salons d’antiquités et de design sous le label de ces deux fleurons des puces de Saint-Ouen en France et à l’étranger : Jean-Cyril Boutmy, par ailleurs à la tête de Studyrama, organise déjà une centaine de salons par an, sur le thème de l’éducation. Ce savoir-faire, il veut en faire profiter Paul-Bert et Serpette qui sont à ses yeux des « marques » internationalement reconnues. Le coup d’envoi sera donné à la Cité des Congrès de Nantes du 4 au 6 mars prochain, avec une soixantaine d’exposants en antiquités, arts décoratifs du XXe siècle et créations contemporaines. Un concentré de l’offre de Paul-Bert et Serpette pour donner envie de découvrir les Puces grandeur réelle. Puis ce sera le tour de Rennes, du 18 au 20 novembre.

Créer de  l’événementiel
L’homme d’affaires, qui a racheté mi-2014 Paul-Bert et Serpette au Britannique Grosvenor, ne s’en cache pas : « Ces villes auront valeur de test. » Mais il s’agit quand même d’une petite révolution, d’autant que ces stands ne seront pas réservés aux marchands de Saint-Ouen, mais accessibles à tous les antiquaires qui auront le niveau de qualité défini par un comité d’experts. Une stratégie cohérente avec le virage « bobo festif » que Jean-Cyril Boutmy a fait prendre à ses marchés. Il y a ainsi accueilli les 15 ans du Fooding avec le célèbre guide culinaire, s’est ouvert aux galeries d’art comme celle de Laurence Bonnel (femme du chef Yannick Alléno) signée Wilmotte et a accepté de transformer l’une des petites maisons d’après-guerre de Paul-Bert qu’il a rénovée en un bar à champagne à l’initiative de Philippe Amzalak, déjà propriétaire du restaurant Ma Cocotte décoré par Philippe Starck.

Pour faire des Puces un lieu « événementiel », Jean-Cyril Boutmy a entrepris une rénovation d’envergure : coup de peinture rouge brique en façade, création de vitrines et d’espaces conviviaux, mise en place de chauffage pour l’hiver, allongement des horaires d’ouverture, élargissement de l’offre en design et art contemporain, sans parler de la refonte du site Internet face à la concurrence croissante des ventes en ligne de mobilier et d’objets décoratifs… Ce pari a divisé les marchands même si une majorité y est favorable, d’autant que les attentats de janvier à Charlie Hebdo puis ceux du 13 novembre ont fait fuir les collectionneurs étrangers et les provinciaux. Mais pas question de faire table rase de l’atmosphère typique de l’endroit, de laisser le propriétaire des lieux préempter les espaces libres pour attirer en priorité des locomotives « bobo » et « people », ou réévaluer les loyers au risque que les jeunes antiquaires, « faiseurs » de tendances, n’aient  plus les moyens de s’installer. « Aujourd’hui, les acheteurs attendent une marchandise qui a une histoire, mise en scène dans un bel écrin. J’aime le classique mais le XXe est plus demandé et on doit trouver ici tout ce qui contribue à décorer une maison, y compris des  pièces contemporaines pourvu qu’elles soient produites en série limitée », se défend le patron de Studyrama. La clientèle veut ce qu’elle a admiré dans les magazines : une évolution des goûts qui favorise cependant la contrefaçon et la prolifération du neuf…

Renouveler les générations
Et ces mutations ne sont pas propres à Paul-Bert et Serpette. Le marché Dauphine fait beaucoup d’efforts, lui aussi, pour attirer un autre public : design plastique des années pop, mobilier industriel, bijoux des années folles, tissus anciens, bagages militaires, fourrures, cartes postales, Americana, ateliers d’art… Il a le premier accueilli en 2006 un marchand de hi-fi vintage, Hugues Cornière, préfigurant un Espace Musique d’une dizaine de stands, et a formé un Carré des Libraires proposant livres d’art, vieux papiers, illustrés… Dauphine a lui aussi son « néo-bistrot », ses galeries d’art contemporain, ses fresques d’artistes venus du street art, et sa Maison Futuro, vaisseau en fibre de verre abritant des expos-ventes thématiques. Également président du MAP, l’association des Marchés aux puces de Saint-Ouen, et adjoint au maire, Hugues Cornière est favorable à cet éclectisme. « La clientèle a changé : il y a moins de marchands, davantage de personnalités du show-biz, de décorateurs, de touristes, d’amateurs de création européenne récente, quelques collectionneurs... Les galeries d’art manquent d’espace à Paris, on essaie de travailler avec certaines d’entre elles, sans négliger les antiquités, mais il faut renouveler les générations. »

Olivier Bélot, avec deux anciens collaborateurs de la galerie Yvon Lambert, a justement inauguré il y a plus d’un an l’espace d’art contemporain « Until Then » rue des Rosiers, sur une parcelle acquise par Hervé Giaoui, le PDG d’Habitat, qui y a ouvert Habitat 1964 et a créé un village vintage accueillant déjà L’Éclaireur, Mademoiselle Steinitz, la galerie de design Gam, une buvette… Le jeune galeriste dresse un bilan très positif. « Les puciers nous ont fait un très bon accueil et on réfléchit à des expériences de coworking, à des mutualisations d’expertises. Il faut respecter l’ambiance, l’histoire, le rythme, des Puces, mais c’est un lieu extraordinaire, avec énormément de passage ; on peut y mener un vrai travail de transmission, initier un public inhabituel. On sent une énergie, avec de beaux projets pour les cinq ans qui viennent. Une nouvelle géographie de l’art se dessine autour de Paris. » Si Until Then expose des œuvres jusqu’à 250 000 euros, on y trouve aussi des pièces de jeunes artistes à partir de 1 000 euros pour toucher ces primo-accédants.

Une galerie d’exposition pour les Beaux-Arts
La municipalité elle-même veut faire des Puces un pôle de l’art, de la création et de l’antiquité, pour sauver cette pépite. L’École nationale supérieure des beaux-arts a commencé à aménager un espace dédié à des expositions rue des Rosiers, juste à côté du nouvel office de tourisme. Et le maire UDI William Delannoy veille à ce que les projets immobiliers confortent l’attractivité des Puces sans que celles-ci ne perdent leur âme. Ainsi, Francis Holder, le fondateur des boulangeries Paul, a racheté le pâté de maisons où se situe le marchand de couleurs Dugay, rue des Rosiers, où il pourra créer des habitations mais également une quinzaine de stands pour des galeristes ou des artisans d’art.

Dans cette même rue, le PDG d’Habitat va édifier sur le site des anciennes usines Wonder des logements d’esprit industriel, des réserves pour les puciers ou les collectionneurs, des espaces pour les artisans d’art face au marché Biron, et un hôtel-restaurant branché avec Philippe Starck et Philippe Amzalak. « Je veux créer un concept », souligne ce fan des Puces, inspiré de Meatpacking à New York. Enfin, Cyril Aouizerate, le créateur des Mama Shelter, a commencé les travaux de son « Mob », un hôtel zen et bio d’une centaine de chambres, toujours rue des Rosiers, et va en réaliser cent cinquante autres dans l’ex-immeuble de SVP, avec jardin intérieur, potager, cinéma en plein air, librairie… « Je m’intéresse toujours aux territoires prometteurs. Prolongement naturel de Paris, les Puces sont connues de partout, et les étrangers considèrent qu’elles sont sans équivalent dans le monde », souligne-t-il.

Ces mutations auraient pu faciliter une action très préjudiciable pour les Puces : l’État voulait classer le lieu en centre commercial, ce qui modifierait la taxe sur la valeur locative entraînant une augmentation de 113 % pour les marchands. Heureusement la menace semble avoir été écartée grâce à la mobilisation du maire. Du moins pour l’instant. 

« Marché aux Puces de Saint-Ouen »

138/140, rue des Rosiers, Saint-Ouen (93). Ouvert toute l’année, samedi de 9 h à 18 h, dimanche de 10 h à 18 h et lundi de 11 h à 17 h. Les horaires peuvent varier en fonction des boutiques, renseignements à l’office de tourisme du Marché aux Puces, 7, impasse Simon, Saint-Ouen, ou sur www.marcheauxpuces-saintouen.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°688 du 1 mars 2016, avec le titre suivant : Les puces de Saint-Ouen à un tournant de leur histoire

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