Dimanche 25 octobre 2020

Art contemporain

Les jeux de Taro Izumi

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 10 mai 2017 - 700 mots

Jouant de l’illusion, les œuvres du Japonais habitent de leurs rêves, pulsations et étrangetés les espaces de la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois.

PARIS - Présentée au beau milieu de la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Bed on the ground résume à la fois l’univers si particulier de Taro Izumi et la nature même de ses œuvres qui relèvent de la sculpture, de l’installation, de la performance, de la vidéo et de la peinture. Pas moins. Bed on the ground se compose d’un lit en fer forgé dont le sommier est constitué pour moitié de vrais pavés de Paris et pour l’autre d’un grillage. Ce lit, on le retrouve sur les écrans accrochés sur les murs environnants puisqu’il est le sujet d’une image qui le montre dans quatre endroits de Paris (le pont sur les voies de la gare du Nord, un parc aux Batignolles…). Sur l’objet, en plein air, repose, vu de dos, un modèle féminin nu, dont le corps plantureux a été entièrement peint de couleur sombre. Le ciel aussi est sombre, en version nuit étoilée, et pour cause : en regardant plus attentivement on découvre qu’il est constitué du grain de la peau du modèle filmé de très près par une caméra installée au premier plan, elle-même filmée, comme toute la scène, par une autre caméra qui enregistre ici un homme qui passe, là des enfants qui jouent. À première vue immobile, hormis ces intrusions, l’image bouge quand on la fixe. Comme un tableau pourvu de très subtils battements, mouvements du corps et de la peau.

Ailleurs, la peinture devient le sujet direct d’une autre œuvre, Puiser un air de rivière. Il s’agit d’une construction en bois, entre petite roulotte et bibliothèque mobile, qui évoque une fabrique de feuilles, d’arbres comme de papier. Accrochées à des fils, les premières semblent plus vraies que nature. En fait pas du tout, elles sont découpées dans du papier et peintes de façon hyperréaliste, à tel point qu’elles trompent l’œil. D’autres sont mises en tas dans des assiettes ou un égouttoir. Si ces dernières sont fausses, les feuilles de papier empilées sur une étagère, elles, sont bien vraies. Sur ce drôle d’attelage sont aussi disposés des torchons, des essais de peinture qui ont permis de réaliser les feuilles, une boîte avec des pinceaux, autrement dit les attributs de la peinture, ainsi qu’un seau rempli de journaux récents et leurs pages sur le résultat des élections. Ce qui frappe derrière l’apparente simplicité des dispositifs d’Izumi, derrière leur aspect ludique, poétique, quelquefois humoristique, c’est cette formidable capacité de l’artiste (et de son équipe, véritable ruche) à appréhender un environnement pour s’emparer d’une ambiance, capter un air du temps, un moment, déplacer des situations.

Un « conceptuel fripon »
La peinture est encore au centre d’une autre installation qui voit Izumi accrocher sur tous les murs de la galerie, en bas, en haut, près des angles, quinze couples de gendarmes (l’insecte, pas l’homme). Là encore, le motif fait illusion puisqu’il s’agit de petites graines de courges peintes en rouge orangé avec une infinie délicatesse. L’œuvre est un magnifique exemple de ce constant souci du détail et de cette grande précision qui caractérisent Izumi. Elle témoigne également de sa façon de créer du décalage, des glissements de sens, détournements de tous ordres, et introduit, avec beaucoup de malice et de finesse, des paradoxes, des énigmes, des situations absurdes pour perturber nos habitudes de regard. La récente exposition que lui a consacrée le Palais de Tokyo et qui était son premier solo show d’envergure en France rendait bien compte de cet esprit qui, comme l’écrit Jean de Loisy (directeur du lieu et commissaire de l’exposition qui s’y est tenue du 3 février au 8 mai), fait de Taro Izumi un « artiste-trickster [filou, NDLR], enfant terrible, conceptuel fripon, qui imagine de façon savoureuse que tout pourrait être autrement ».

Les prix vont de 15 000 euros pour les quinze couples de gendarmes à 40 000 euros pour la plus grande œuvre, Bed on the ground. Une oscillation raisonnable relativement à la taille des grandes pièces et qui s’explique aussi par le fait que, né en 1976 à Nara au Japon (il vit et travaille aujourd’hui à Tokyo), Taro Izumi est un artiste encore jeune.

TARO IZUMI, NIGHT LIE
Jusqu’au 27 mai, galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 36, rue de Seine, 75006 Paris.

Légende Photo
Vue de l'exposition Night lie de Taro Izumi, à la Galerie GP & N Vallois, Paris. © Photo : Aurélien Mole.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°479 du 12 mai 2017, avec le titre suivant : Les jeux de Taro Izumi

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