Les faussaires de l’ombre à la lumière

Par Virginie Duchesne · L'ŒIL

Le 11 mai 2015 - 2804 mots

Les faussaires, ces artistes capables d’imiter les plus grands maîtres et de tromper le monde de l’art, ont le vent en poupe. Longs métrages, documentaires, romans, biographies et même autobiographies, on ne compte plus le nombre de films et de livres qui vantent l’histoire de ces « escrocs mais pas trop ». Ils s’appellent John Myatt, Guy Ribes ou Wolfgang Beltracchi, sont faussaires, et fiers de l’être !

Wolfgang Beltracchi dans son atelier, pour le documentaire « Wolfgang Beltracchi, l'art du faux »
Wolfgang Beltracchi dans son atelier, pour le documentaire « Wolfgang Beltracchi, l'art du faux »
© Edition Senator

Qu’ont donc en commun Leonardo DiCaprio, Richard Gere et John Travolta ? Les trois acteurs ont incarné des faussaires en art à l’écran. Le 25 avril dernier aux États-Unis, Travolta était ainsi de retour au cinéma avec un rôle de faussaire dans The Forger – « faussaire » en français. Son personnage conclut un marché avec un syndicat du crime organisé. Il est chargé de réaliser, entre autres chefs-d’œuvre, une copie parfaite de La Femme au parasol de Claude Monet. Copie qu’il subtilisera à la vraie sur les cimaises du musée. Le mélange des genres est détonnant : Travolta enchaîne les bagarres avec les séances de peinture « à la manière » du maître de l’impressionnisme, réunissant ainsi l’art et le polar en ingrédients d’un bon film. Car, artiste parmi les bandits, le faussaire en art est sans aucun doute plus fascinant que le faux-monnayeur. Son talent force l’admiration. Et quel talent ! « Il est capable de créer à la manière des plus grands peintres qui ont eux-mêmes peint des œuvres qui nous enchantent. Il exerce donc une sorte de double fascination », relève Jean-Baptiste Péretié, co-auteur d’Autoportrait d’un faussaire sur la vie de Guy Ribes, sorti lui aussi en avril dernier. Car il n’y a pas qu’au cinéma que les faussaires gagnent une seconde vie. Ces deux dernières années, Wolfgang Beltracchi a fait l’objet d’un livre-enquête des journalistes Stefan Koldehoff et Tobias Timm et d’un documentaire sorti au cinéma en Allemagne. L’Américain Mark Landis est quant à lui le sujet d’un remarquable reportage de Sam Cullman, Jennifer Grausman et Mark Becker, sorti le 18 mars en France sous le titre Le Faussaire. Ken Perenyi a lui aussi publié son autobiographie intitulée, non sans ironie, Caveat Emptor (« Que l’acheteur soit vigilant ») aux éditions Pegasus, dont un scénario pour une adaptation au cinéma est dans les tiroirs d’Hollywood.

coupable d’être génial
Cette fascination n’est pas nouvelle. Elle est déjà rapportée par Vasari dans La Vie d’Andrea del Sarto. Ce dernier s’était vu confier la réalisation d’une copie parfaite du Portrait du pape Léon X de Raphaël qui devait être offert au duc de Mantoue mais dont les Médicis ne voulaient pas se défaire. Quand la duperie fut révélée à Jules Romain, élève de Raphaël qui y avait vu la main de son maître, il déclara : « Je ne l’estime pas moins que s’il était de Raphaël, et même plus encore parce que c’est une chose surnaturelle qu’un homme soit assez remarquable pour copier la manière d’un autre au point de parvenir à une imitation si parfaite. » Le talent donc. Voilà ce qui revient sans cesse après la découverte de l’escroquerie, dans la bouche du public, des avocats et parfois même des experts ou des collectionneurs qui ont été dupés.

En l’« escroc, mais pas trop » vit un artiste pour qui l’expression « faussaire de génie » a été inventée. « Plus le faussaire est génial, moins les experts sont coupables », ironise Jean-Jacques Breton dans son dernier livre, paru en novembre 2014, Le Faux dans l’art, qui fourmille d’anecdotes sur le sujet. Même réflexion pour le conservateur américain Matthew Feininger qui poursuit depuis plus de cinq ans le faussaire Mark Landis. Personnage à part entière avec sa démarche voûtée, sa diction lente, ses oreilles en feuilles de chou et son teint blafard, Landis a lui-aussi l’honneur d’un documentaire d’une heure et demie. Pendant quarante ans, il a dupé plus de quarante musées à travers les États-Unis, distribuant littéralement ses œuvres aux conservateurs. Penché sur les photocopies des faux, parmi lesquels des aquarelles de Paul Signac, de Louis Valtat et de Stanislas Lépine, le conservateur Feininger le reconnaît : « Ils sont si beaux, si réels. »

faux mais original
Au talent s’ajoute une connaissance parfaite de l’art et de la technique des artistes imités et du fonctionnement de l’histoire de l’art. Car il ne s’agit pas de simples copies qui peuvent être démasquées à la première occasion. Il faut créer une nouvelle œuvre, « à la manière de », et l’insérer dans le catalogue raisonné de l’artiste. La copie, elle, n’est pas illégale si elle est présentée comme telle. Elle a d’ailleurs fait partie de la formation depuis des siècles des artistes, comme de celle des faussaires. L’Américain Mark Landis copiait les œuvres des catalogues d’exposition rapportés par ses parents de leurs nombreux voyages. On devine l’enfant, seul dans la chambre d’un grand hôtel européen, absorbé par les livres d’images, pendant que Père et Mère dînent. Guy Ribes, lui, a appris à copier avec précision les dessins dans une soierie lyonnaise où il fit son apprentissage. Le faux est donc un original, mais une œuvre qui n’existe pas.

Les techniques pour le faire passer ensuite pour une œuvre ancienne ne manquent pas et les virtuoses du faux n’hésitent pas longtemps avant de révéler leurs recettes. En toute simplicité, Mark Landis renverse du café instantané au dos du panneau de bois. Les années passant, il ne fait plus que simuler les coups de pinceau et les traces d’usure sur de vulgaires photocopies d’œuvres. Comment la duperie a-t-elle duré si longtemps ? « Ils savaient exactement où nous toucher. À nos points faibles, l’art et l’argent », reconnaît Mark Tullos, le directeur du Musée Hilliard à Lafayette, en Louisiane. Car Mark Landis promettait d’autres œuvres et des dons financiers. La tâche est peut-être plus ardue en France où sévissait Guy Ribes. C’est d’ailleurs à lui que s’est adressé directement l’acteur John Travolta pour se mettre dans la peau d’un faussaire et connaître les ficelles du métier : utilisation de matériel ancien trouvé dans des brocantes ou dans l’arrière-boutique de vieux magasins, poussière glissée dans les craquelures et sous le verre de l’encadrement. Il lui arrivait même de faire restaurer un de ses faux après l’avoir volontairement abîmé.

Du charme et de l’audace
Mais le faussaire ne peut se contenter de son talent et de ces « processus de vieillissement accéléré ». « Il ne suffit pas d’être un bon faussaire, il faut un habile agent qui sache raconter des histoires pour emballer la marchandise », rappelle Jean-Jacques Breton. C’est là où le tandem faussaire-marchand se mue en personnages de roman pour éblouir les acheteurs. Ou « comment leur talent, leur charme et leur audace ont séduit le monde de l’art », résume l’exposition « Intent to Deceive. Fakes and Forgeries in the Art World », qui tourne actuellement aux États-Unis. Diagnostiqué schizophrène, Mark Landis ne vit qu’à travers les films et les séries qui passent en boucle sur sa petite télévision pendant qu’il met la touche finale à une crucifixion soi-disant datée vers 1540. Il est Mark Lanois, s’invente une sœur récemment décédée qui lui a laissé un merveilleux héritage, il est aussi père Scott, un jésuite en « croisade philanthropique ». Il se rêvait riche et mécène, mais il est seulement talentueux, alors il donne ses œuvres aux musées pour rendre hommage à sa mère. Sur l’affiche du documentaire, il porte un long manteau sous lequel il cache une Joconde sur toile, tel un vendeur à la sauvette. « C’était mon idée de porter ce manteau. Comme dans tous ces films où un homme louche apparaît dans la rue. »

S’il manquait de talent artistique, le plus charmeur, le plus audacieux et le plus fantasque fut sans aucun doute l’excentrique Fernand Legros. « Son personnage de marchand d’art, coiffé à la hippie, exhibant de gros bijoux et fumant le cigare », comme le décrit Jean-Jacques Breton dans son livre est un maître de la manipulation. L’histoire raconte qu’il envoya un faux Rembrandt aux États-Unis. Par lettre anonyme, il fit prévenir les douanes américaines qu’un vrai Rembrandt était fait passer pour un faux afin de ne pas être taxé. Sous la signature, les douanes découvrent effectivement celle de Rembrandt et font donc authentifier l’œuvre. L’histoire ne s’arrête pas là, car des collectionneurs qui doutent de leur acquisition portent plainte contre l’État qui fait à nouveau authentifier les œuvres par les douanes. « Les faux sont donc doublement vrais », conclut Jean-Jacques Breton.
L’audace n’est pas aussi éclatante mais la manipulation est tout aussi présente chez le faussaire allemand Beltracchi qui réalise une fausse photographie ancienne de son épouse déguisée en son aïeule devant des tableaux pour justifier de leur ancienneté. Car pour être vrai, le faux doit avoir une histoire. C’est ce à quoi s’est employé John Drewe entre 1986 et 1994 tandis que son faussaire John Myatt peignait. Le Britannique, né en 1948, repère cet artiste qui fait des copies d’œuvres célèbres pour des collectionneurs qui ne peuvent se payer les vrais. Lui les revend comme des œuvres authentiques. L’escroquerie dure une dizaine d’années pendant lesquelles John Drewe ajoute de faux documents qui prouve l’histoire des œuvres aux archives de la Tate Gallery auquelles il a accès grâce au don qu’il a fait au musée. Correspondances, preuves d’achat, notices de catalogues… Manipulateur jusqu’au bout, il établit de faux certificats médicaux pour reporter son procès !

Un jeu de dupes
Si l’on trouve ici l’appât du gain pour l’un et la soif de reconnaissance pour l’autre, les histoires de faussaires portent aussi en elles le jeu du vrai et du faux mis en scène par Orson Welles dans son œuvre méconnue F for Fake sur le faussaire Elmyr de Hory. En elles circule la légende du faux parfait jamais découvert comme on parle du crime parfait. Un jeu de duperie parfois innocent qui tourne au fiasco médiatique comme pour trois étudiants italiens. En 1984, le Musée d’art moderne de Livourne organise une grande rétrospective de l’œuvre de Modigliani. À cette occasion, les commissaires veulent établir la vérité sur une légende : l’artiste aurait jeté ses sculptures dans le canal un soir de 1909 après avoir subi les critiques de ses amis. Un dragage est donc réalisé. Mais les jours passent sans qu’aucune tête sculptée n’émerge. Alors Pietro, Pierfrancesco et Michele en taillent une à la perceuse selon trois critères simplistes : visage allongé, long nez et petite bouche. Puis la jettent à l’eau. Trois têtes seront retrouvées, admirées par les experts universitaires jusqu’à ce que les étudiants révèlent la duperie, photographie à l’appui. Ils exécuteront même une sculpture en direct à la télévision pour le prouver. Les deux autres sont l’œuvre d’un petit peintre du port. Vera Durbè, conservatrice des musées de la ville, est démise de ses fonctions, tout en restant persuadée que les têtes sont authentiques. Beau joueur, un collectionneur amusé par l’histoire achètera finalement la sculpture des étudiants. Les Italiens ne sont pas les premiers à jouer des tours. Même les plus grands se sont adonnés à ce genre de jeu qui fait tomber les connaisseurs de leur piédestal. Le premier peintre du roi Louis XIV, Charles Le Brun, en fit les frais quand son concurrent Pierre Mignard lui présenta une œuvre de l’artiste italien de l’école de Bologne Guido Reni. Sauf que c’était un faux de sa propre main. Charles Le Brun, invité à y jeter son œil d’expert pour démêler le vrai du faux, affirma pourtant, pour le plus grand bonheur de Mignard, qu’il s’agissait d’une œuvre authentique.

le rapport au sacré
Les histoires de faux sont le grain de sable dans la machine du monde de l’art. Guy Ribes n’en dit pas moins : « M’amuser à faire bifurquer le train du marché de l’art et duper les petits soldats des galeries, leur faire un bon tour de magie sans qu’ils s’en aperçoivent, il n’y avait rien de plus exaltant. » Mais comment peuvent-ils être dupés par des œuvres parfois si grossières qu’il est impossible aujourd’hui de les attribuer à leur soi-disant auteur ? C’est que les faussaires répondent à une attente, à la fois des chercheurs et des collectionneurs. Comme c’est le cas pour les têtes de Modigliani, si ardemment attendues que les fausses ont réussi à tromper la vigilance des plus sérieux connaisseurs. Ou dans l’exemple des faux Vermeer. « Cette volonté de faire croire ne pourrait jamais être couronnée de succès si elle ne rencontrait pas un horizon d’attente, et donc le désir de croire, comme l’illustre […] le cas du faux Vermeer peint par Van Meegeren. Celui-ci répondait en effet à l’attente d’Abraham Brédius, grand spécialiste de Vermeer, qui était persuadé que ce dernier devait avoir peint des tableaux religieux et vit dans la découverte des Pèlerins d’Emmaüs le couronnement de sa carrière », note Jacqueline Lichtenstein, professeure d’esthétique et philosophie de l’art à la Sorbonne, dans le dernier numéro de Studiolo. Jean-Jacques Breton le confirme en détournant l’adage populaire : « Les faussaires ont horreur du vide. » Là où il y a une attente, le faussaire est à l’affût et vient répondre à l’avidité de l’acheteur qui collectionne des noms et des certificats d’authenticité plus que de l’émotion.

Au-delà, ils viennent donc bouleverser la notion de jugement esthétique. Sur quoi juge-t-on une œuvre ? Est-ce que l’auteur importe s’il crée une œuvre aussi émouvante que l’artiste qu’il imite ? Le faussaire vient prendre une revanche sur le marché de l’art dont il est exclu. S’il n’est pas dans l’air du temps, il prouve néanmoins son talent en se retrouvant accroché aux cimaises des musées et dans les pages des catalogues d’artistes. « Quand mon tableau obtenait un certificat et qu’il était reconnu comme authentique [...], je jubilais. J’avais l’impression de savoir pourquoi je me levais le matin et pourquoi je vivais. Bien au-delà de l’argent que je gagnais, il y avait ce piment, cette sensation unique que me procurait la reconnaissance de mon travail », confie Guy Ribes. D’où également une certaine empathie envers les faussaires. L’escroc n’est pas un criminel, se joue des pontes du monde de l’art et dévoile les évolutions de la valeur d’un artiste dans l’histoire de l’art. Parfois pas des moindres. Comme Michel-Ange, dont le Cupidon qu’il fit passer pour antique est refusé par le cardinal de Saint-George dupé. Et Vasari, le rapporteur de l’histoire, de conclure : « Cette histoire ne tourna pas à la louange du cardinal, qui ne se rendit pas compte que la qualité d’une œuvre consiste dans sa perfection, qu’on peut la rencontrer dans une œuvre moderne aussi bien que dans un antique. » « Le faussaire remet en cause l’idée sacralisée que l’on a de l’art, du génie artistique, il vient perturber cela. Ce n’est plus le nom qui compte mais l’œuvre elle-même : est-ce que la signature est importante si l’œuvre nous touche ? C’est cette question que les faussaires viennent nous poser », conclut Jean-Baptiste Péretié à propos de Guy Ribes sur la vie duquel un film-documentaire est en cours de préparation, après un documentaire radiophonique en 2011 et l’autobiographie en 2015. On murmure que Steven Spielberg ne serait pas loin non plus. Vrai ? Faux ? La fascination continue. 

Guy Ribes
(né en 1948)
Il commence à peindre des faux de peintres modernes dans les années 1980 : Vlaminck, Picasso, Chagall, Braque, Léger, Modigliani... Arrêté en 2005, il est condamné en 2010. Depuis il signe ses toiles de son nom. Il a également réalisé les œuvres et fait la doublure main de Michel Bouquet pour le film Renoir de Gilles Bourdos. En 2015, il sort son autobiographie avec Jean-Baptiste Péretié, Autoportrait d’un faussaire (éditions Presses de la Cité).

Ken Perenyi
(né en 1949)
Faussaire américain spécialisé dans l’art des petits maîtres du XVIIIe et XIXe siècle. Inquiété par le FBI un temps, il n’a jamais été accusé, ni condamné. Depuis 1998, il peint des faux identifiés comme tels pour des collectionneurs. Il sort en 2012 son autobiographie Caveat Emptor, reprenant la formule latine « que l’acheteur soit vigilant ».

John Myatt
(né en 1945)
Peintre britannique sans succès, il fut repéré par John Drewe qui revend ses copies comme authentiques sur le marché pendant une dizaine d’années. Arrêté en 1995, il effectua quatre mois de prison. Son receleur, John Drewe, fut lui condamné à six ans. Le peintre travaille désormais sous son nom.

Elmyr de Hory
(1906-1976)
De son vrai nom Elemér Albert Hoffmann. Après une première carrière de faussaire imitant Picasso, Van Gogh ou Matisse en Europe et aux États-Unis, il croise la route du marchand d’art Fernand Legros au Mexique. Installé à Ibiza, il lui fournit des faux. Le procès déclenché par le riche collectionneur texan et roi du pétrole Algur H. Meadows mit un coup d’arrêt à leurs activités. Il se suicida en 1976.

Jean-Jacques Breton, Le faux dans l’art, éditions Hugo Image, 280 p., 24,95 €.
Sous la direction de Charlotte Guichard, De l’authenticité, Une histoire des valeurs de l’art (XVIe-XXe siècle), Publications de la Sorbonne, 27 €.
Le Faussaire, documentaire de Sam Cullman et Jennifer Grausman, 1 h 29 min, distribution : visiosfer. Sortie le 18 mars 2015.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°680 du 1 juin 2015, avec le titre suivant : Les faussaires de l’ombre à la lumière

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