Le marché de l’art en devenir des ex-pays de l’Est

La Pologne, la Hongrie et la République tchèque se préparent à rentrer dans l’Union européenne le 1er mai 2004

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 12 septembre 2003 - 1941 mots

La Pologne, la Hongrie et la République tchèque doivent devenir des États membres de l’Union européenne dès le 1er mai 2004. Ces trois pays de la zone Peco (Europe centrale et orientale) se caractérisent par leurs disparités sur le plan démographique et économique, mais aussi par leur endurance dans un contexte de ralentissement économique mondial. Les analystes y relèvent un taux de croissance moyen de 3 %. Selon une enquête de la direction des Relations économiques extérieures, 52 % des entreprises françaises considèrent comme prometteurs l’avenir sur ces marchés. Quelles en sont les potentialités au niveau du marché de l’art ? Pour le moment, ces pays s’apparentent à une terra incognita que marchands et maisons de ventes ont peu défrichée.

PARIS - Le marché de l’art en Pologne, République tchèque et Hongrie obéit à trois particularités : structuration récente liée à l’ouverture depuis moins de quinze ans de ces pays ; réglementations tatillonnes, voire drastiques, en matière d’entrées et sorties d’œuvres d’art ; appétence des collectionneurs pour les créations nationales.
Les Tchèques possèdent une vieille tradition de collection. Certains gardent en mémoire le personnage de Utz, alias Rudolf Just, ce collectionneur pragois de porcelaines héros d’un roman de Bruce Chatwin. Sotheby’s a organisé la dispersion de cette collection en décembre 2001, totalisant 1,5 million de livres sterling (2,1 millions d’euros). Comme pour l’Autriche, le marché tchèque a été stimulé ces cinq dernières années par la manne des restitutions des œuvres spoliées par les nazis. Active depuis dix ans, la maison de ventes Meissner-Neumann est réputée pour l’exclusivité de ses ventes négociée avec la famille de Jindrich Waldes, dont la pléthorique collection (notamment d’œuvres de Kupka) fut restituée par la Galerie nationale de Prague en 1996. Son chiffre d’affaires annuel tourne autour de 2,3 millions d’euros. Née il y a trois ans, Forum Prudens s’est spécialisée dans l’art tchèque du XXe siècle. Sotheby’s et Christie’s disposent aussi de bureaux ouverts respectivement en 1993 et 1996. Quelque 200 lots transitent chaque année vers l’étranger via le bureau pragois de Sotheby’s. Parmi les exportations célèbres, Sotheby’s relève, outre la collection de Rudolf Just, celles d’art tribal d’Adolf Hoffmeister et de peintures russes d’Emil Janus. Les exportations sont toutefois sujettes à l’aval des différents musées du pays.
Drouot avait quant à lui tenté un défrichage en 1991 en organisant à Bratislava et Prague une exposition baptisée “Divergences”, présentant dix artistes français des années 1980. Dans la foulée, la maison avait orchestré en octobre 1991 des journées d’estimations gratuites. Sur trois jours, 1 200 objets furent proposés pour un montant total de 5 millions de francs de l’époque. La fourchette variait du tapis à 1 500 francs au tableau à 400 000 francs. Aucune suite ne fut toutefois donnée à cette prise de contact. La maison viennoise Dorotheum enfin dispose d’une antenne à Prague depuis 1992. Elle y organise quatre ventes annuelles, pour un chiffre d’affaires escompté en 2003 à 1,8 million d’euros. “Le nombre de collectionneurs a augmenté avec modération. Le marché reste encore étroit. 40 % de nos clients sont étrangers”, constate Maria Galova, responsable de la communication de Dorotheum. D’après Filip Marco, le représentant de Sotheby’s à Prague, le potentiel concerne les œuvres des XIXe et XXe siècles, d’une valeur comprise entre 10 000 et 50 000 euros. Depuis cinq ans, les Tchèques interviennent aussi fortement sur le marché international. Ils se sont montrés actifs en 1997 et 1998 lors des ventes londoniennes de Sotheby’s consacrées au cubisme tchèque, de même que cette année pour la vente André Breton. “Pour la vente Breton, il y avait cinq intervenants. Pour Styrsky et Toyen, ils [les collectionneurs tchèques] payent des prix plus forts que n’importe quel Européen. C’est à nous de nous aligner sur leurs prix. En cinq ans, on a vu la cote de ces artistes au minimum doubler”, constate le galeriste parisien David Fleiss. Nulle surprise donc que Le Château Lacoste de Toyen, le tableau le plus cher de l’artiste négocié il y a quatre ans en vente privée pour 1,5 million de francs, ait été disputé par un collectionneur français et un amateur tchèque, Milan Mikus.

La décoration, un concept nouveau
Au niveau de l’art contemporain, la situation n’est guère florissante malgré la présence de quelques galeries comme Jiri Svetska et Nadine Gandy. “Ma stratégie en m’installant à Prague était de profiter encore un peu du savoir-faire des Tchèques, ce qui me permet de produire à des coûts moins élevés qu’en Europe de l’Ouest. C’était aussi la seule façon d’attirer des artistes internationaux, explique cette dernière. J’ai développé une politique d’édition avec Glassfab entre 300 et 2 500 euros pour être plus conforme au pouvoir d’achat des Tchèques. Mais mon marché est international.” Elle reste néanmoins circonspecte quant à une véritable dynamique de l’art contemporain : “Il n’y aura de véritable marché que lorsque l’État développera une politique culturelle, ce qui n’est pas à l’ordre du jour.”
En Hongrie, le marché de l’art se situe principalement à Budapest, où se trouvent réunies une trentaine de galeries-maisons de ventes. Parmi les trois plus réputées figurent les galeries Nagyhazi, Kieselbach et le BAV, équivalent de notre Crédit municipal. Fondée en 1984, Nagyhazi a organisé sa première vente en 1994 avec l’appui de Sotheby’s. Le chiffre d’affaires de cette société, spécialisée principalement dans les maîtres anciens et l’art populaire, a évolué de 120 000 euros en 1994 à 2,4 millions d’euros en 2002. Moins généraliste que la précédente, la galerie Kieselbach, créée en 1994, se concentre sur les artistes polonais. Sotheby’s s’est momentanément établie à Budapest, de 1989 à 1999, année de la fermeture de son bureau. D’après Andrea Jungmann, directeur général du bureau de Sotheby’s à Vienne, le peu d’objets d’origine hongroise transitant par Vienne n’excèdent pas les 20 000 livres sterling (28 900 euros) annuelles.
En Hongrie, l’exportation est en théorie possible, mais une expertise officielle de la Galerie nationale de Budapest ou d’autres musées est nécessaire. L’objet jugé “vedett” (protégé) est interdit de sortie. L’importation est libre, mais les frais douaniers s’élèvent à 25 %. “Les Hongrois ont récemment découvert la notion de décoration intérieure. Il y a encore quatre à cinq ans, les magazines de décoration n’existaient pas. Elle Déco va lancer en octobre son premier numéro. Les Puces se sont développées. Au niveau des antiquités, tout ce qui date du XIXe siècle a été raflé par les Autrichiens. Mais il reste encore beaucoup de choses, surtout dans le domaine de l’Art déco”, explique Alain Fourgeaux, attaché culturel à l’ambassade de France en Hongrie et directeur adjoint de l’Institut français de Budapest. Quelques marchands français se sont d’ailleurs établis à Budapest pour vendre de l’Art déco. Au niveau de l’art contemporain, de nombreuses galeries, notamment Ateliers Pro Arts, propriété d’un Américain, Galeria Kiallitohaza et Centralis Galeria ont le vent en poupe. Une trentaine de ces enseignes associatives se sont réunies en novembre 2002 au sein d’un nouveau salon commercial, l’Art Fair.

Réglementation pénalisante en Pologne
Si les hommes d’affaires ont érigé la Hongrie et la République tchèque en tête de pont, la Pologne, avec ses 38 millions d’habitants, fait figure de poids lourd économique. Malgré un ralentissement conjoncturel, la Pologne a connu un taux de croissance moyen de 4,5 % entre 1992 et 2001. La très forte libéralisation a donné naissance à de nouvelles fortunes, modifiant le tissu économique et social d’un pays traditionnellement agraire. Le phénomène des ventes publiques, politiquement incorrect avant la chute du mur de Berlin, est récent. L’essentiel du marché de l’art se situe aujourd’hui à Varsovie, où les vacations se tiennent dans des hôtels de luxe, sous l’égide de maisons comme Desa Unicum ou Agra-Art. Dans une optique d’internationalisation, Drouot avait confié au consultant Richard Vaux la mission de prospecter les pays d’Europe de l’Est en 1997. “La Pologne me semblait le pays adapté du fait de sa proximité géographique, au carrefour de l’Europe centrale et de l’Allemagne. J’ai proposé en vain une association avec la maison de ventes Agra-Art. Certaines marchandises très courantes, qui se vendent à 15 euros en France, auraient pu se revendre là-bas pour 750 euros”, explique Richard Vaux.
Le marché de l’art polonais reste pénalisé par une réglementation sévère. Les œuvres d’art créées avant 1945, ou après 1945 et dont l’auteur est mort, sont interdites d’exportation. En revanche, l’importation est libre. Les œuvres proviennent souvent de France, mais aussi d’Allemagne avec les tenants de l’école de Munich tels Jozef Brandt ou Alfred Wierusz-Kowalski. Depuis cinq ou six ans, les marchands polonais sont présents dans les ventes françaises consacrées à l’école de Paris. “Lorsque les acheteurs polonais sont intervenus sur le marché, ils ont modifié la donne, mais pas de manière spectaculaire. Leur pouvoir d’achat est encore faible”, estime Bruno Jaubert, expert d’Artcurial. “Ils dépensent autour de 10 000-15 000 euros, rarement plus de 2 000 euros, observe la spécialiste de l’école de Paris, Nadine Nieszawer. Ils achètent souvent des petits maîtres inconnus des collectionneurs occidentaux, car, pour les Kisling, la concurrence internationale est très rude.” Cette limite est aussi observée par les galeries d’art contemporain. Une des plus anciennes, la Fondation Foksal, a acquis ses lettres patentes lors de la dernière Foire de Bâle, dans la section “Statements”, avec Monika Sosnowska. Elle préfère toutefois conserver son statut associatif, en raison de la faiblesse du marché local. Créée en 2001, la galerie Raster s’est trouvée une soupape par le biais de partenariats avec des galeries étrangères. “Les prix de nos artistes vont de 400 à 2 000 euros, ce qui reste très éloigné des prix pratiqués à l’Ouest. Les institutions sont pauvres en Pologne. Elles n’ont pas la capacité de construire une collection. Les collectionneurs privés sont des journalistes, des écrivains, qui ne peuvent qu’acheter de temps en temps. Un de nos meilleurs artistes, Wilhelm Sasnal, que nous présentons en Angleterre, vaut entre 4 000 et 10 000 euros. À ce prix-là, les Polonais ne peuvent pas acheter. En revanche, ils sont prêts à débourser 20 000 euros pour Jerzy Nowosielski, qui n’est même pas connu à l’Ouest !”, rapporte Lukasz Gorczyca de la galerie Raster. En avril, Agra-Art a organisé, conjointement avec eBay, une vente de 107 tableaux d’artistes contemporains polonais. À cette occasion, douze œuvres ont trouvé preneurs par l’intermédiaire d’Internet. Jerzy Nowosielski a décroché l’enchère la plus élevée de 28 000 euros. “Nos prix pour les peintures varient de 50 à 50 000 dollars. Les Polonais sont prêts à payer plus cher pour une œuvre polonaise que pour une œuvre étrangère”, confie Konrad Szukalski, de la maison Agra-Art.

Difficultés pour le marché de l’art local
La perspective de l’entrée de ces trois pays dans l’Union européenne n’offre pas nécessairement de bons augures pour le marché de l’art local, bien qu’elle implique une harmonisation des frais douaniers. “Je ne crois pas que l’intégration européenne modifie les choses pour la sortie des œuvres d’art. Tous les pays, qu’il s’agisse de la France ou de l’Italie, ont leurs règles propres. En revanche, les taxes risquent d’être plus importantes. Jusqu’à présent, nous vendions sans TVA alors qu’elle sera introduite avec l’harmonisation”, s’inquiète Konrad Szukalski. “La première chose que fait un pays qui s’ouvre, c’est protéger encore plus son patrimoine”, estime de son côté François Curiel, président de Christie’s Europe. Le marché ne pourra d’ailleurs prendre une ampleur qu’avec une stimulation du pouvoir d’achat local. “On a constaté une évolution notable du marché, mais il est souvent dirigé vers l’étranger. Le pouvoir d’achat des Hongrois ne leur permet pas d’acheter des objets qui, pour les expatriés français, semblent bon marché”, souligne Alain Fourgeaux.
“Quand les périphéries deviennent centre”, affichait la première Biennale d’art contemporain de Prague, qui vient de s’achever. Le chemin d’un tel revirement reste long.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°176 du 12 septembre 2003, avec le titre suivant : Le marché de l’art en devenir des ex-pays de l’Est

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