Bilan 2006

Le CVV s’habille de chiffres

Par Jean-Marie Schmitt · Le Journal des Arts

Le 19 juillet 2007

Le Conseil des ventes volontaires a présenté le 15 février les résultats pour l’année passée du marché français des ventes aux enchères. Il a proposé une estimation de la place de la France dans le secteur « art ».

En ouvrant le 15 février le point de presse consacré au bilan des ventes aux enchères 2006, Christian Giacomotto, président du Conseil des ventes (CVV), a fait référence au conte d’Andersen : « Le roi est nu ». Pour être bien compris, il en a rappelé l’argument : l’enfant qui désigne ingénument la nudité du prince que les adultes ne voient plus ou ne veulent plus voir.
Dans le contexte de son introduction, on ne savait pas si c’était le président du CVV, le CVV ou le marché de l’art français qui étaient nus. Mais, dans le cours de cette assemblée un peu irréelle, ses mots, ses regards, ses mimiques découvraient Christian Giacomotto, comme l’enfant d’Andersen stupéfait de constater au fil des mois que le marché des ventes aux enchères françaises, qui se couvre des oripeaux du droit, est en fait nu.
L’actif président a trouvé une dernière parade : les chiffres, en innovant par la précocité de leur communication et par leur mise en perspective des marchés mondiaux.
Par rapport aux flambées de New York et Londres, les progressions françaises semblent assez mornes : 9 % de hausse à 2 130 millions d’euros pour le total, et environ 1 177 millions si on retranche les voitures d’occasion, les chevaux et les vins. Le produit art, si on retranche les autres biens et ventes généralistes s’établit à 773 millions d’euros, ce qui représenterait tout de même une hausse de 39 %, réjouissante en d’autres temps, mais qui, hors Christie’s et Sotheby’s France (qui font plus 73 % en France) s’établit à 25 % pour Paris et 9 % pour la province, ensemble 18 %, progression moyenne comparée aux « booms » anglais et américains.

Beaussant ne saurait mentir
C’est peut-être pourquoi on a commencé les exposés par la fin, comme une image des tâches auxquelles le CVV se trouve confiné par l’obstruction de ses ressortissants : l’observation du web et la chasse aux nouveaux arrivants de ce réseau (11 pages d’un dossier de presse en comptant 27).
Antoine Beaussant, président du groupe de travail Ventes par voie électronique, a exposé les travaux du CVV pour identifier et quantifier l’évolution des ventes de biens culturels sur Internet.
Comme l’urgence a été déclarée, on attendait un tsunami des ventes : en fait non.  Les ventes de biens culturels sur le web en France en 2006 auraient représenté 73 millions d’euros, en hausse de 37 %, ce qui est même un peu inférieur à l’évolution des ventes classiques. Surtout, rapporté au nombre d’objets vendus – 1 450 000 d’après les observations du CVV –, le prix de vente moyen s’établit à 50 euros. On voit mal comment cette épicerie numérique mettrait à mal le marché des enchères, en supposant même qu’elle le concerne. En tout cas, il est significatif que les SVV s’impliquent fort peu sur ce « nouveau » marché : 3 seulement ont créé un site autonome de ventes.
Cela ne semble pas décourager le CVV qui s’active pour juguler ce marché « hors régulation ».
Antoine Beaussant rappelait  – ce qui était en effet nécessaire – que la loi de réforme avait soumis au contrôle du CVV les ventes aux enchères réalisées par voie électronique, mais également le
e-courtage des biens culturels en renvoyant pour la définition des biens concernés à un décret dont la publication est toujours attendue plus de 6 ans après la loi.
Le plan d’offensive de cette nouvelle guerre des Gaules est précisé dans le dossier : pour cibles cinquante-deux sites auraient été recensés et trente-cinq d’entre eux « ont reçu ou sont en [train] de recevoir du Conseil une lettre de demande de renseignement ». Pour quinze d’entre eux dont le CVV a « estimé qu’il y avait infraction à la loi de 2000 », les hostilités se sont ouvertes sous forme d’une « procédure d’injonction de s’agréer ». Le dossier de presse précise que ce sont les « drop off store », c’est-à-dire ces points de regroupement où les internautes sont invités à déposer des objets. Le commissaire du gouvernement n’étant pas présent à la conférence – peut-être pour se protéger d’une cinquième colonne –, Antoine Beaussant a apporté une précision sur le détonateur juridique de l’injonction : il semble que l’ordre de vente accompagnant le dépôt lors du largage de l’objet dans le « drop off store » caractérise une activité propre aux ventes aux enchères régulées. On s’interroge sur la différence avec le récépissé de dépôt-vente chez un marchand ou dans un dépôt-vente. Et l’on imagine aussi la stupéfaction de la cour d’appel de Paris qui pourrait se trouver saisie d’un argument identique à celui avancé il y a près de 15 ans par la Compagnie parisienne des commissaires-priseurs contre le GIE (groupement d’intérêt économique) de commissaires-priseurs Gersaint pour tenter de lui interdire d’entretenir un bureau de représentation à Paris.

Abracadabrant
La tactique du CVV est donc de couper les voies de communication de l’ennemi par bombardement d’injonctions à effet retard. Quel ennemi ? Est-ce eBay, non mentionné au dossier, mais que semble recouvrir le nom de code « NET » désignant « un acteur prédominant » ? En fait, il semble que ce sont ceux qui ont sur le web un « comportement professionnel », qui placent dans la même visée les marchands dûment patentés, les particuliers qui arrondissent leurs fins de mois et ceux qui conduisent un commerce clandestin. Le déterminant du comportement professionnel s’établirait à 1 500 euros de ventes sur 45 jours (sans doute inspiré du jugement du tribunal correctionnel de Mulhouse qui a condamné un internaute pour travail dissimulé et non tenu du registre de police), ce qui situe le SMIC « biens culturels » assez nettement en dessous du SMIC interprofessionnel et mêle donc la clientèle des enfants de Don Quichotte et celle des salles de ventes.
De ce plan de campagne, dont sont au moins posées les catégories terminologiques, on déduit que le CVV n’attend pas le décret d’application de la loi de 2000 censé donner le feu vert à l’offensive pour lancer la guerre psychologique.
Pour l’instant, les commissaires-priseurs doivent penser que pendant que le CVV prépare cette expédition, il n’est pas tenté de faire des bêtises en se mêlant de déontologie ou de contrôle comptable des SVV. Incidemment, on a, en effet, appris que si le CVV pouvait s’investir dans la répression des « comportements professionnels » des internautes, il ne disposait pas des données comptables pour suivre l’évolution des marges des SVV.
Sidérant.

Les courbes de Chalmin
Spécialiste des bulles spéculatives, des matières premières à l’énergie en passant par l’or ou les produis financiers dérivés, l’économiste Philippe Chalmin a tenté de répondre à la question : La France, gisement exploité ? sous-titrée « les flux internationaux en 2006 des ventes d’art ».
Pour éclairer cette problématique connotée, de la fouille clandestine aux circuits d’évasion et à l’identification des coupables, Philippe Chalmin a fait dresser un tableau baptisé « les signaux », récapitulant pour 2005 et 2006 les chiffres d’affaires des ventes aux enchères mondiales. Chiffres intéressants car, ce qui semble inédit, ils complètent les produits « fine art » déjà connus par des banques de données telles que ASI ou Artprice (cette dernière base ayant sans doute été mise à contribution par Philippe Chalmin qui y est associé), des chiffres de l’ensemble des spécialités « art ». Ce qui permet à Philippe Chalmin de quantifier à environ 11 milliards de dollars le marché mondial des enchères de 2006 (soit environ 7,5 milliards d’euros). Évidemment, ce qui tire l’œil, c’est la place de Christie’s et Sotheby’s qui se taillent respectivement 41 et 35 % de ce marché. La France représenterait 14 %. C’est une bonne surprise ; mais si on en extrait les chiffres France des deux géants, on revient à des chiffres un peu plus modestes : 11 % et surtout à une progression entre 2005 et 2006 qui serait de 8 % seulement (9 % en régions, et 7 % à Paris) alors que le Monde hors France augmenterait de 34 %.
L’intégration des spécialités hors « fine art » dans le périmètre des statistiques a au moins l’effet apaisant de faire remonter la part nominale de marché détenue par la France et de montrer que l’ouverture française à Sotheby’s et Christie’s a au moins délocalisé à Paris 3 % du marché mondial. Le différentiel très important de croissance en France avec les deux majors ( 73 %) tendrait toutefois à démontrer que les autres SVV ne récupèrent rien – ou presque – de cette masse.
Cela dit, même en triturant les statistiques, le marché français – hormis les deux géants qui s’y sont implantés à la faveur de la réforme – reste ce qu’il est. Donc inutile d’y revenir.
Presque machinalement, Philippe Chalmin à quand même fait dresser l’inventaire des handicaps d’attractivité censés expliquer pourquoi rien ou presque ne change depuis la réforme.
Empilant taxes locales, droit de suite, TVA sur la marge et taxes d’importation, un tableau simule les charges sur l’importation d’un Picasso acheté aux enchères – mais pas cher parce qu’un Picasso authentique à 100 000 euros devient difficile à trouver – par un résident à Paris, Londres, Genève, New York et, sans doute pour illustrer la mondialisation, Hong-Kong.
Bonne surprise pour tous les voyageurs : à Hong-Kong c’est quasiment gratuit. Comme le raisonnement implicite c’est que la vente glisse vers le moins disant fiscal, on ne comprend pas vraiment pourquoi il y a encore des ventes de Picasso à Londres, Genève ou New York alors qu’il en coûterait respectivement 10,25 %, 10,28 % et 8,75 % dans ces 3 villes contre 0,50 % à Hong Kong. Cela dit, sur le tableau moderne, l’addition française est salée par le droit de suite pour un total de 14,38 %. En supposant une commission totale de 30 % qui rend sans doute compte des pratiques des opérateurs à ce niveau de prix, l’exemple a le mérite d’un double rappel. Le gros du différentiel, c’est le droit de suite de 3 % resté sans changement, mais le niveau de rémunération des opérateurs de ventes aux enchères en France a doublé : jusqu’à la libération des tarifs par la réforme, les honoraires vendeurs plus acheteurs étaient bloqués à 16 % hors taxe (certes, il y avait bien de petits accommodements par le truchement des frais…).
Le deuxième exemple – portant sur « la vente d’un meuble art déco par Dupré-Lafon importé et acheté par un résident de l’État de la salle de vente » va dans le même sens, les disparités augmentant, puisque le total des charges passe à 22,75 % à Londres pour 28,48 % à Paris. On comprend que cette œuvre doit avoir un auteur parce que sinon le droit de suite ne pourrait plus être ajouté aux charges françaises (à la faveur d’une interprétation limite du droit de suite qui est stipulée au seul profit des auteurs des œuvres d’art graphiques et plastiques). Pour les meubles de moins de 100 ans, le taux réduit à l’importation ne s’applique pas. In fine, avec un tel boulet de 28,48 %, on comprend moins bien comment Paris se positionne comme une place de référence sur l’art déco dont l’analyse par catégorie montre que les ventes ont progressé en France de 121 %, comme aussi celles d’art primitif (certes poussées par le Musée du quai Branly) qui supportent la même surcharge, droit de suite excepté. Est-ce que par hasard la surcharge fiscale, sans être négligeable, serait compensable par des professionnels de talent ?

En phrase terminale
C’est peut-être le cas. Et les quelques SVV qui se bougent et investissent – les cinq premières font au total autant que Christie’s et Sotheby’s France réunis – le démontrent.
Cela dit, pour l’ensemble des opérateurs nationaux, c’est plutôt la stabilité dans l’immobilité qui domine. À examiner une situation qu’on ne détaillera pas tant elle est similaire à celle de l’année dernière, et qui ressemblait déjà à celle de l’année d’avant, on s’étonne presque que l’électroencéphalogramme ne s’affiche pas plat. Clôturant l’assemblée, Christian Giacomotto, collectionneur avéré d’art médiéval, a rapproché sa situation à la tête du CVV à celle d’un Saint Sébastien transpercé de flèches. Cette référence était peut-être l’iconographie élégante d’une autre référence littéraire : qu’est-t-il allé faire dans cette galère ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°254 du 2 mars 2007, avec le titre suivant : Le CVV s’habille de chiffres

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