L’attrait pour le trait ne se dément pas

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 23 février 2009

Le dessin contemporain connaît depuis cinq ans son heure de gloire. L’intérêt pour ce médium abordable pourrait s’accroître avec la crise.

On connaît tous la chanson de Régine, Les Petits Papiers, avec ses rimes autour des chiffons, buvards, papier d’Arménie ou papiers de riz. Ce médium est aujourd’hui plus que jamais en odeur de sainteté, qu’il soit composant d’une installation sophistiquée, encadré, punaisé ou peint à même le mur. «  Le dessin possède un caractère premier et fondamental  : il jouit d’un statut mythique en tant que forme la plus ancienne et la plus immédiate de l’image créée... Le dessin est directement lié à la pensée et à l’idée même… Sa vertu est sa fluidité  », écrit Emma Dexter en préambule de Vitamine D, nouvelles perspectives en dessin aux éditions Phaidon.
Le collectionneur Daniel Guerlain, qui avec son épouse Florence a lancé en 2007 le Prix de dessin contemporain, rajoute  : «  Le dessin, c’est l’origine de toute œuvre, c’est l’intimité. On est obligé de regarder de près. Au quotidien, les dessins sont des compagnons, je me raconte des histoires avec eux.  » Tout est dit ou presque de l’amour sincère que les amateurs de dessin portent à leurs œuvres.

Collectionneurs et galeristes
Même s’il était notoire que les Guerlain, Claude Berri ou Yvon Lambert collectionnaient des dessins, d’autres passionnés sont sortis du bois. Antoine de Galbert a ainsi dévoilé sa collection lors de la première cuvée du Salon du dessin contemporain, tandis qu’Agnès b. montre la sienne dans l’édition de cette année.
Les galeries se sont aussi mises au diapason. Thaddaeus Ropac a ouvert depuis deux ans un département dédié aux œuvres sur papier. Récemment, Jeanroch Dard, une galerie entièrement consacrée à ce médium, s’est ouverte dans le Marais. Le dessin est d’autant plus prisé en période de crise que les prix sont globalement raisonnables, en moyenne entre 600 et 10 000 euros. «  Les dessins sont des œuvres que les collectionneurs s’approprient plus facilement, et ce n’est pas juste une question de prix puisqu’ils achètent facilement des pièces de Jérôme Zonder qui valent en moyenne 9 000 euros, indique la galeriste Eva Hober. J’ai pu constater avec Lucie Chaumont, qui est sculpteur au départ, qu’à partir du moment où l’on a commencé à montrer ses dessins, il y a eu un engouement. Les collectionneurs ne considéraient pas ce travail comme satellite, mais étaient plus à l’aise, car un dessin n’a pas les mêmes paramètres de présentation qu’une sculpture.  »

Et le dessin animé ?
Les artistes eux-mêmes montrent plus volontiers leurs dessins, voire s’autorisent cette pratique. D’autres créateurs se délectent depuis longtemps de ce médium. «  C’est un espace où l’on accepte plus aisément ses ratés, ses échappées. Ce n’est pas grave, ce n’est qu’une feuille de papier  », indique l’artiste Frédérique Loutz, nominée pour le Prix de dessin des Guerlain et à l’affiche à partir du 17 mars à la galerie Claudine Papillon. Échelonnés entre 1 000 et 8 000 euros, ses dessins se composent souvent de rébus et empruntent à l’enfance et aux cadavres exquis des surréalistes. Chez Jean-Luc Verna [lire L’œil n°  603], présenté par la galerie Air de Paris au Salon du dessin contemporain, le dessin prend des allures de tatouages, joue de chimères et de sensualité.
Depuis quelques années, le trait s’est même affranchi du papier. «  Il faut montrer que le dessin peut tendre vers autre chose, vers le dessin animé  », insiste la galeriste Magda Danysz, laquelle montre aussi bien des dessins sur Post-it de Laurina Paperina que des vidéos d’animation de Nicolas Ledoux. Le dessin animé est précisément un champ qu’abordent de plus en plus d’artistes, de Francis Alys à Avish Khebrehzadeh. Le ton se fait alors burlesque, léger ou allégorique. «  On peut dire tout ce qu’on veut et pas nécessairement sous une enveloppe humaine ou par le biais d’une voix narrative, explique Christine Rebet, représentée par la galerie Kamel Mennour. Transposé dans une mélodie onirique, le dessin animé permet de réanimer les plus horrifiantes trouées, les oublis historiques.  » Qu’il soit fixe ou animé, le dessin reste une petite musique de chambre.

Repères

Nedko Solakov
À l’affiche de la galerie Continua, l’univers de cet artiste bulgare se caractérise par une fantaisie décalée mâtinée d’humour noir.

Jochen Gerner
Présenté par la galerie Anne Barrault, Jochen Gerner s’est rendu célèbre avec ses dessins téléphoniques et la pièce TNT en Amérique, où il avait déconstruit puis reconstruit des planches de la B.D. Tintin en Amérique en ne gardant que des mots liés à la violence américaine.

Piotr Dluzniewski
Présentés par la galerie Laurent Godin, les dessins de cet artiste singulier et marginal se caractérisent par une forte charge érotique.

Questions à… Laurent Boudier, directeur du Salon du dessin contemporain

Qu’est-ce que le Salon du dessin contemporain a apporté au paysage de l’art contemporain ?
Il a permis de donner une visibilité aux dessins, peu montrés sur d’autres foires ou en galeries. Certains artistes les considéraient comme des œuvres d’atelier. Il est étrange que le marché de la photo ait pris une telle importance par rapport à celui du dessin, qui reste une pièce unique, une œuvre de genèse et de conception.

Comptez-vous étendre le spectre du dessin en abordant le dessin animé ou le wall drawing ?
Il y aura du dessin numérique et vidéo cette année. La matérialité des dessins ne m’intéresse pas. Le dessin n’est pas une question de support mais d’intention. Le support, c’est ce qui fixe le dessin, et les techniques évoluent. Un pli sur un papier dont l’arête forme une ombre est un dessin. On se rend compte que Marcel Duchamp est l’un de ceux qui a le plus utilisé le dessin, en découpage, ombre chinoise, etc.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°611 du 1 mars 2009, avec le titre suivant : L’attrait pour le trait ne se dément pas

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