La photo du XIXe ne fait plus impression

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 28 octobre 2008 - 716 mots

Inventée officiellement en 1839, la photographie se situe au XIXe siècle à la croisée des arts et de la science au gré des découvertes de Daguerre, Niépce ou Talbot.

Ouvrant tout un nouveau champ d’images, cette photographie dite primitive ne soulève guère d’enthousiasme aujourd’hui, si ce n’est dans un petit cercle de passionnés. Comme l’argenterie, elle ne correspond plus aux goûts ni aux modes de vie actuelle. En atteste un marché particulièrement atone.

La « vague » Jammes
Nous sommes loin des riches heures du cheik Saoud al Thani, du Qatar, qui poussa la folie jusqu’à payer 460 000 livres sterling (676 984 euros) pour la Grande Vague de Gustave Le Gray dans la première vente Jammes chez Sotheby’s en 1999. Toujours dans la vente Jammes, le prince du désert a aussi emporté une autre image du photographe, Hêtre à Fontainebleau, pour 419 500 livres sterling, soit dix fois son estimation. Les pendules ont très vite été remises à l’heure. En avril 2001, une autre Grande Vague de Le Gray, sensiblement plus petite, s’est « conten­tée » de 650 000 francs chez Pescheteau-Badin-Godeau-Leroy.
Le prix de la marine de la vente Jammes est d’autant plus artificiel que, d’après Alain Paviot, une marine ou une vue de Fontainebleau par Le Gray valent au mieux 100 000 euros, au pire 15 000 euros aujourd’hui. Mais la collection Jammes a eu le bon goût de rappeler certains artistes à notre souvenir. Lors de la seconde vente en 2002, la valeur du fonds du photographe Charles Nègre grimpait à 6,3 millions d’euros. Neuf ans plus tôt, cet ensemble avait été vainement proposé à l’État français pour 15 millions de francs…
Toute hausse inconsidérée s’accompagne inévitablement d’une correction drastique des prix. Depuis que les spéculateurs ont quitté la danse, le marché s’est assaini. Il reste extrêmement actif dans le haut du panier, mais quasi absent dans la moyenne gamme qui s’échine péniblement à exister via des ventes thématiques. « S’il y a de la marchandise en circulation et beaucoup, il n’y en a que très peu de “fraîche”, c’est-à-dire des photographies dans un état optimum, peu présentées ou inconnues dans le cercle des acteurs, vendeurs ou acheteurs », observe Alain Paviot.

Les quelques niches restantes
Dans ce contexte de raréfaction, les merles blancs sortent du lot. C’est le cas des quarante-trois tirages très rares du merveilleux paysagiste de Fontainebleau, Eugène Cuvelier, adjugés pour un total de 2,1 millions d’euros chez Sotheby’s en 2007. De son côté, Artcurial a décroché la timbale en vendant en 2007 pour 696 730 euros l’album souvenirs du camp de Châlons au Ltd Eggs, commandé par Napoléon III à Gustave Le Gray. Un prix qui s’explique par un état de conservation parfait.
S’il est encore possible de réviser ses classiques, autant ne pas s’attendre à des redécouvertes fulgurantes. « L’histoire de la photographie est largement écrite, il n’y a plus de maîtres inconnus, observe Grégory Leroy, expert chez Sotheby’s. La photographie ayant été un divertissement de nanti, on trouvera toujours quarante papiers salés dans un fond de château, mais pas de découvertes étourdissantes. »
Restent quelques niches comme les débuts de la photographie en couleur. Alors que la photographie est un art du multiple, les collectionneurs cherchent l’unique. D’où l’engouement pour le daguerréotype, breveté en 1839, le cliché-verre, défendu mordicus par Alain Paviot, et l’autochrome, développé vers 1907. Cette dernière niche séduit même les mandarins de la photographie, comme le puissant marchand américain Hans P. Kraus. Il faut dire que les autochromes ont connu un succès retentissant en 2005, avec la vente de la collection du journal L’Illustration chez Artcurial. Un spécimen attribué à Étienne Clémentel, et représentant Monet à Giverny, s’est alors envolé pour 30 831 euros.

Repères

Gustave Le Gray (1820-1884) : 
d’abord attiré par la peinture, Le Gray s’est fait principalement pour son sens du paysage, surtout maritime, et ses vues d’architecture. Son image de la Grande Vague a longtemps détenu le record.

Charles Nègre (1820-1880) : 
ses scènes de genre dans les rues de Paris et les différents monuments de Paris, notamment l’image du Stryge, comptent parmi ses images les plus connues.

Nadar (1820-1910) :
en ouvrant en 1854 un atelier de portraits, il cherche à révéler la vérité psychologique de ses modèles. Il est aussi célèbre pour avoir accueilli la première exposition impressionniste.

Questions à...Grégory Leroy, spécialiste de Sotheby’s

Le marché de la photo xixe a-t-il changé entre la première et la nouvelle vente Jammes ?
Une chose n’a pas changé : il y a toujours aussi peu d’acheteurs. Les gens cherchent des images faciles, de grande taille, spectaculaires, qu’ils peuvent accrocher au mur, ils en veulent pour leur argent ! Or la photo xixe n’est pas de grande taille, elle va plutôt dans des boîtes que sur les murs, les sujets sont un peu arides, avec notamment des vues d’architecture. Les jeunes collectionneurs veulent des images « sexy », Helmut Newton ou Peter Beard. En revanche ce qui a changé depuis la dispersion Jammes, c’est qu’on sait désormais qu’il y a peu de chose. La vente a été le faire-part de naissance d’un marché et son point d’orgue.

Les prix ont-ils évolué en huit ans ?
Pas vraiment. Les prix étaient déjà élevés avant la vente Jammes, cela n’a jamais été aussi bon marché qu’on a voulu le croire. Aujourd’hui le marché est très mature, les collectionneurs ont beaucoup de choses et sont du coup très sélectifs.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°607 du 1 novembre 2008, avec le titre suivant : La photo du XIXe ne fait plus impression

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