La Fiac sauvée des eaux

100 000 visiteurs, 3 000 transactions

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1996

Avec plus de 100 000 visiteurs et quelque 3 000 transactions conclues, la 23e Fiac était, du point de vue artistique et commercial, beaucoup plus réussie que l’édition 1995, affaiblie par la défection d’un certain nombre d’exposants et des œuvres de qualité souvent médiocre. Mais en dépit des efforts importants consentis cette année par les organisateurs, la foire parisienne a encore du chemin à parcourir pour retrouver une vraie stature internationale.

PARIS - "Ce n’est pas en un an que la Fiac pourra retrouver la gloire des années passées," indiquait-on sur le stand Larock-Granoff, qui organisait une spectaculaire confrontation entre des œuvres récentes de Paul Rebeyrolle, de 150 000 à 250 000 francs, et des toiles de Soutine, de 3 à 5 millions de francs. Deux des premières ont été vendues, mais aucune des secondes, la preuve, selon le galeriste, que la Fiac n’a pas encore renoué avec une clientèle internationale dotée d’un grand pouvoir d’achat. Le conseil en art Marc Blondeau, qui avait un stand malgré la récente fermeture de sa galerie de la rue Verneuil, tenait un discours semblable : "On constate un esprit nouveau, une image meilleure, une foire plus spacieuse et plus accueillante. Mais il reste beaucoup de travail à faire, notamment pour faire revenir les grandes galeries américaines."

Or, une foire doit présenter des œuvres classiques afin d’attirer des collectionneurs importants, à qui trop d’art contemporain fait peur, expliquait Patrick Bongers, de la galerie Louis Carré. Et si tous les marchands à la Fiac semblent avoir vendu, certains ont vendu bien plus que d’autres. Natalie Seroussi, par exemple, dont le stand abritait essentiellement des artistes modernes d’un grand classicisme, allant de Magritte (une série de dix gouaches, dont trois vendues), à Fontana, Picabia et Riopelle (une toile de 1951 de la collection de Sam Francis), se disait très satisfaite. "J’ai vendu des œuvres de 20 000 francs à 800 000 francs, à un public de vrais amateurs, de vrais collectionneurs," indiquait-elle.

D’autres de ses confrères constataient, en revanche, que la barre des 100 000 francs, voire des 50 000 francs, constituait une limite financière que peu d’acheteurs, surtout français, étaient prêts à franchir. Baudoin Lebon a vendu dix tableaux de l’artiste Sung-Hy Shin, à des prix allant de 20 000 à 100 000 francs, mais aucune des photographies Flowers de Mapplethorpe, dont le prix moyen se situait autour de 50 000 francs. "Les photos sont vraiment raisonnables, vu leur qualité. Cindy Sherman est beaucoup plus chère, et elle n’est pas encore morte. Mais je ne sais toujours pas comment faire pour vendre de l’art, et voici vingt ans que je le fais !" plaisantait Baudoin Lebon.
Bernard Utudjian, de la galerie Polaris, dit avoir recontré un vif succès, surtout auprès des collectionneurs étrangers, avec le travail de Stéphane Couturier, qui photographie des chantiers de construction avec une minutie et un sens de la composition très élaborés.

La plupart des quinze galeries venues de Corée, pays invité d’honneur, s’étaient inquiétées de la réputation de morosité économique de la France. EIles en sont reparties ravies. Certaines d’entre elles, qui avaient baissé leur prix, ont même eu la surprise de vendre à des collectionneurs... coréens, qui avaient eux aussi fait le voyage. "Je ne pensais pas que j’allais vendre, j’espérais simplement montrer mes artistes et profiter de l’effet de publicité lié à ma participation à la Fiac," confiait Wijin Yoo, de la Jean Art Gallery de Séoul, qui s’est séparée de pas moins de 33 œuvres.

Venue de Londres pour la quatrième année consécutive, pour montrer de jeunes artistes comme Nicola Hicks, John Keane et Patrick Hughes, Angela Flowers se félicitait d’avoir conclu autant d’affaires que l’an dernier, essentiellement auprès de collectionneurs français. Marlborough, de New York, a vendu cinq toiles de son one man show de R.B. Kitaj, quasiment inconnu en France. Tony Shafrazi, également de New York, qui revenait à la Fiac après plusieurs années d’absence, estimait que ses toiles de Basquiat faisaient peur à la clientèle française en raison de leur prix, 1,5 million de francs. Un collectionneur français s’est porté acquéreur chez lui de trois tableaux de Michael Ray Charles sur le thème des affiches de cirque, à 120 000 francs pièce.

Président du Cofiac, Yvon Lam­bert, qui a lui-même très bien vendu, se réjouissait d’un bilan global "très positif." "Mon impression était formidable, et je ne suis pas le seul. Les visiteurs, les exposants, en premier lieu les étrangers, bref, tout le monde a trouvé que cette Fiac était autre chose." Il considère comme "sympathiques" les déclarations du président Jacques Chirac, qui a demandé aux ministères de la Culture et des Finances d’étudier "des dispositions fiscales" afin d’aider le marché de l’art contemporain. "Pour l’instant, il s’agit d’un vœu. Attendons pour en savoir plus ..."

Une atmosphère normative
Les boulons ont été resserrés avec soin au niveau de l’organisation comme à celui des choix artistiques, et le visiteur pouvait dès l’entrée en percevoir les effets. Parties les galeries bas de gamme qui, quoi qu’on en dise, avaient au moins le mérite de susciter des contrastes avantageux pour certains. Aucune sélection ne saurait être parfaite : on pouvait noter quelques surprenantes absences françaises, un contingent limité de "grandes" galeries étrangères mais, dans l’ensemble, elle répondait avec cohérence à des critères bien définis.
Pourtant, se dégageait une atmosphère normative, un peu étouffante (du fait de la définition d’une surface maximale des stands), qui ne laissait pas beaucoup de place aux surprises. De rares one man shows, des cimaises le plus souvent très encombrées mais, dans la plupart des stands, des choix raisonnés : l’attentisme dépressif des années passées a cédé la place à un volontarisme parfois clamé avec trop de vigueur. Reste le plus important : la place de la Fiac et de Paris dans le marché international. La délégation co­réenne, dont on espère qu’elle reflétait imparfaitement la situation locale, et l’absence des ténors de New York ou de Berlin, constituaient encore des handicaps. Mais les organisateurs ne sont évidemment pas responsables de cet état de fait. Si Paris devient peu à peu une province, les causes en sont plus profondes et excèdent le seul problème de la Fiac.

Loin de redonner le moindre éclat et encore moins quelque souffle à cette semaine d’automne, les manifestations organisées au Cirque d’Hiver se sont au contraire fait l’écho de ce qu’il y a de pire dans l’art contemporain international. Le mélange des genres (art, techno, mode, danse, performance) entretient une confusion dont on finira par croire qu’elle est voulue puisqu’elle tend en réalité à discréditer l’art contemporain. À moins qu’il ne s’agisse de donner à l’artiste d’aujourd’hui la dernière corde qui manque en principe à son arc pour être parfaitement assimilé : une grande capacité d’auto-humiliation, un mépris de son œuvre et de soi qui en feront la risée des technocrates. A. Cueff

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°30 du 1 novembre 1996, avec le titre suivant : La Fiac sauvée des eaux

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