Il était une fois la photographie couleur

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 8 août 2007

Les photographes des années 1970 ont offert une vision sans fard des États-Unis, tout en légitimant l’usage de la couleur.”ˆUne révolution dans une discipline dominée par le noir et le blanc.

La photo couleur a-t-elle plus ou moins de valeur que celle en noir et blanc ? Cette question, a priori absurde, a été longuement débattue dans les milieux pictorialistes lorsque l’autochrome fut inventé en 1904. Faute d’un tirage papier de qualité, cette technique ne connut alors que peu de débouchés. Après la seconde guerre mondiale, la couleur s’immisce dans la mode et la publicité. Elle rencontre toutefois une certaine résistance de la part des ténors de la profession.
Walker Evans, qui réalisa pourtant deux mille quatre cents  polaroïds cinq ans avant sa mort, disait de la couleur qu’elle était vulgaire. Ce mépris s’est aujourd’hui largement dissipé. Depuis environ cinq ans, les pionniers américains de la couleur, actifs dès les années 1970, voient leurs prix grimper en flèche.

Un duel fratricide
Ces photographes ont arpenté les routes de l’arrière-pays, dressant de l’Amérique une vision objective, sans héroïsme ni pathos. William Eggleston se tourne vers la couleur en 1966. Homme du Sud, attaché à son Tennessee natal, il dresse l’inventaire de provinces pétries d’ennui, où le temps semble suspendu. Un penchant pour la banalité, couplé à une absence de hiérarchie dans les sujets, imprègne ses images. En 1976, une exposition retentissante au Museum Of Modern Art (MoMA) de New York présente pour la première fois ses travaux en couleurs. Cette irruption chromatique à un haut niveau institutionnel soulève les commentaires acrimonieux du New York Times. Mais depuis une poignée d’années, les collectionneurs guignent ces images en apparence anodines. Et la mécanique des prix s’emballe vite.
En octobre 2005, Christie’s enregistrait le record de 253 900 dollars pour Memphis. Ce cliché de 1970, tiré dix ans plus tard, représente une simple bicyclette. Rappelons qu’en 1994, un exemplaire de Memphis ne valait guère plus de 16 100 dollars chez Christie’s ! Plus récemment, en mai dernier, une photo baptisée Summer Mississipi, issue de la collection Refco, a atteint 156 000 dollars sur une estimation de 40 000 dollars.

Pour une poignée de dollars
Présenté en 2005 au Jeu de paume (Site Sully), Stephen Shore se trouve à mi-chemin entre le Pop Art, l’errance de la Beat Generation et la frontalité des Allemands Bernd et Hilla Becher. Ses couleurs souvent douces, voire délavées, rappellent celles d’un Eggleston. Mais il se distingue de son confrère par une absence de personnages dans ses premiers paysages urbains et une certaine froideur générale. En novembre 2005 à Paris Photo, la galerie Edwynn Houk affichait des tirages originaux entre 8 000 et 18 000 dollars. Un mois auparavant, un portfolio de douze photos, édité à cinquante exemplaires, avait décroché 56 400 dollars chez Phillips. Un bond de presque 17 000 dollars par rapport au prix enregistré par un autre exemplaire, vendu six mois plus tôt aux enchères.
Derrière ces figures de proue, d’autres artistes sortent de l’ombre, comme Joel Sternfeld, dont une photo de 1978 baptisée Mc Lean s’est adjugée pour 96 000 dollars en avril dernier chez Christie’s. En revanche, les prix de Joel Meyerowitz, maître du panoramique à l’affiche du Jeu de paume (site Sully), plafonnent encore à 10 000 dollars.
La donne changera peut-être avec le one-man show que prévoit le marchand Edwynn Houk à Paris Photo. Rappelons que Meyerowitz a influencé certains photographes plasticiens comme Andreas Gursky ou Thomas Struth.
L’envolée des prix de ces artistes allemands balaye aujourd’hui le débat sur la légitimité de la couleur. Qui se poserait encore cette question face aux 2,2 millions de dollars engrangés en mai dernier par 99 Cent, une photo saturée de couleur de Gursky ? Les nostalgiques du noir et blanc ont d’ailleurs mangé leur pain blanc. En juin 2005, Kodak avait annoncé qu’après cent dix-sept ans de production, il ne fabriquerait plus de papier pour des tirages noir et blanc.
Le début de la fin ?

Repères

William Eggleston (né en 1939). Pionnier de la couleur, il fut un chroniqueur de la vie ordinaire dans le Sud américain. Il met en avant les objets les plus banals, comme une bicyclette ou les situations les plus anodines. Stephen Shore (né en 1947). Influencé par Andy Warhol et l’écrivain Jack Kerouak, Shore arpente les États-Unis en 1973. Routes et parkings traversent ses premiers clichés, dépourvus de présence humaine. Joel Sternfeld (né en 1944) Connu pour son livre culte American Prospects (1986), Sternfeld a d’abord photographié les Américains moyens dans leurs paysages d’origine

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°585 du 1 novembre 2006, avec le titre suivant : Il était une fois la photographie couleur

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