Mardi 11 décembre 2018

Foire

SECTEUR GÉNÉRAL

Fiac 2018 : Modernes et contemporains, les valeurs sûres

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2018 - 1254 mots

PARIS

Entre coups d’audace et têtes d’affiche, les galeries modernes et contemporaines s’efforcent de ménager l’effet de surprise dans un parcours obligé et attendu de chefs-d’œuvre.

Gilles Aillaud, <em>Cage aux lions</em>, 1967, huile sur toile, 200 x 250 cm.
Gilles Aillaud, Cage aux lions, 1967, huile sur toile, 200 x 250 cm.
© Photo : Fabrice Gousset.
Courtesy Galerie Loevenbruck

Pour apprécier l’art de son temps, mieux vaut avoir l’œil. Lors de cette 45e édition de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac), la galerie Applicat-Prazan rend hommage à celui de Michel Tapié en mettant en avant des artistes que ce critique et commissaire d’exposition fut l’un des premiers à repérer. Seront là évoqués Jean Fautrier, Otto Wols, Jean Dubuffet et Georges Mathieu, que l’on ne cesse de redécouvrir avec des prix allant de 85 000 à 3 500 000 euros.

La vision rétrospective reste l’apanage des marchands spécialisés dans l’art du passé. La Galerie 1900-2000 offre donc d’embrasser le XXe siècle à travers ses avant-gardes, de Dada jusqu’à Marcel Broodthaers et quelques autres – compter 20 000 à 30 000 euros pour des œuvres de Joseph Crépin ou Hans Bellmer. C’est davantage une approche panoramique qu’a choisi Le Minotaure, qui se penche sur l’abstraction des années 1920 à 1940. À noter un relief exceptionnel de Jean Arp (daté de 1926, prix 800 000 euros), mais aussi des pièces signées Erwin Blumenfeld, Serge Charchoune, Joan Miró, László Moholy-Nagy (de 20 000 à 1 500 000 euros). Après six ans d’absence, la galerie suisse Gmurzynska attire l’attention en optant pour un point de vue thématique, l’usage de la flamme dans l’art du siècle dernier : entre autres, des peintures de feu de la série qu’Yves Klein débuta en 1961.

Si les spécificités des enseignes demeurent, les rapprochements historiques sont de plus en plus fréquents, les marchands n’hésitant pas à franchir les frontières temporelles. La galerie Lelong & Co se concentre ainsi sur quatre œuvres emblématiques de quatre artistes, dont Nord perdu de Pierre Alechinsky, grande peinture bleue datée de 2014. Un spectaculaire Chien de guet de Jean Dubuffet, qui rappelle que la galerie représente sa fondation, tandis qu’une peinture de Günther Förg fait écho à la rétrospective de l’artiste allemand (décédé en 2013) au Stedelijk Museum d’Amsterdam. L’Oiseau solaire de Joan Miró complète la sélection : c’est le dernier exemplaire disponible de cette célèbre sculpture présente au MoMA de New York. Effet de télescopage également chez Georges-Philippe et Nathalie Vallois, à nouveau installés sous les balcons. Cette configuration les incite à meubler habilement recoins et escalier en faisant valoir les facettes de leur programmation, des avant-gardes des années 1960 (le Californien Richard Jackson ; les Suisses Peter Stämpfli et Jean Tinguely ; le Français Jacques Villeglé) aux artistes émergents (telle la lauréate du prix Emerige 2017, Lucie Picandet). « Attention, zone déconseillée aux porteurs de stimulateur cardiaque », avertit un panneau de signalisation placé dans une mâchoire géante de mégalodon, sculpture de Gilles Barbier intitulée Espace tube. On trouve des œuvres à 1 000 euros (compter 250 000 euros pour un Tinguely).
 

Indétrônable peinture

Certes la Fiac accueille le visiteur avec un vieux camion de pompiers qui fut témoin des émeutes de 1963 en Alabama (My labor is my protest, installation de Theaster Gates présentée par la galerie White Cube) ; elle projette en façade un mapping video (fresque lumineuse) ; elle renouvelle son cycle de performances ; elle ouvre ses conférences aux questions « de genres » ; elle invite le public à prendre part à des œuvres participatives ; elle programme des films d’artistes dans son Cinéphémère ; elle repousse enfin les murs pour des projets et des parcours spéciaux… Pourtant force est de constater que, sous la coupole du Grand Palais, la peinture et la sculpture dominent toujours. Brûlante d’actualité comme le tableau Aleppo 3, inspiré à Brian Maguire par son voyage en Syrie, est exposé par la Kerlin Gallery. Ou invocant l’histoire de l’art comme Harold Ancart chez David Zwirner ou Chen Fei chez Perrotin (voir illustration ci-contre), qui met en avant les exercices de style ironiques autour de la nature morte de l’artiste chinois. Pour plus de spiritualité, on se rendra chez In situ-Fabienne Leclerc, où se déploient les « Sperms Flowers » de Bruno Perramant ; soufflé à même la toile, son motif floral génère un effet de diffraction aussi sensuel qu’inquiétant. Ce peintre français né en 1962 est en train de sortir de l’ombre.

Sur d’autres stands se pose la question de l’éternité de la peinture. Krishna Reddy vient de décéder à l’âge de 93 ans. Maître de la taille-douce, il avait connu le Montparnasse des années 1950 avant de s’installer à New York, et sera exposé sur les cimaises de la galerie indienne Experimenter. Disparu en 1977, Maryan est mis en avant par la galerie new-yorkaise Venus Over Manhattan ; son style très cru reste en phase avec l’époque. Comme celui de l’expressionniste Robert Colescott, auquel Blum & Poe rend hommage. Enfin, c’est une figure majeure de l’expressionnisme abstrait, Robert Motherwell, qui est l’auteur du tableau phare présenté par la galerie Templon : Royal Dirge (1972, prix 1,9 M €). À quelques exceptions près (Derrick Adams en solo show chez Anne de Villepoix, Geniève Figgis à la Half Gallery), les enseignes font donc le choix de noms rassurants. Un dernier exemple, au fond à droite du Grand Palais : la galerie Hervé Loevenbruck montre, entre autres, la superbe Cage aux lions de Gilles Aillaud (voir illustration p. 7), un maître de la figuration narrative, dont les toiles valent entre 300 000 et 500 000 euros. C’est le même Loevenbruck qui produit sur l’avenue Winston Churchill la Street Painting de Lang & Baumann, sorte d’arc-en-ciel de 500 mètres carrés posé sur le bitume. Osé, photogénique… et invendable.
 

L’innovation passe par les hybridations

Il faut faire preuve d’audace, bien sûr, pour exister à la Fiac. Et de persévérance. À défaut de participer à cette 45e édition, la galerie Françoise Paviot n’en sera pas totalement absente, puisqu’elle présente au Petit Palais une imposante sculpture en bambou de Dieter Appelt qu’elle avait échoué à montrer l’an dernier. La sculpture n’est cependant pas cantonnée au Petit Palais dans le cadre du programme Fiac Projects, tant s’en faut. Avec une nouvelle version de WeltenLinie, installation de sculptures montrée à Venise en 2017 (entre 200 000 et 300 000 € pièce) la 303 Gallery fait toute la place à Alicja Kwade, dont Kamel Mennour montre également aux Tuileries Revolution (Gravitas), 2018, composition circulaire d’acier et de pierre. Chantal Crousel, dont la programmation défie les catégories classiques (impression sur lin de Wade Guyton, céramique émaillée de Mona Hatoum, « C-prints » de Pierre Huyghe…) présente aussi un bronze à patine bleue de Jean-Luc Moulène (Méduse, 2018, 50 000 € ) et une sculpture en béton de Melik Ohanian (Borderland-Time of Production, 2018, 14 000 €). On remarque sur le stand de la galerie Frank Elbaz les « Cordes sauvages » de Sheila Hicks (de 200 000 à 400 000 €, à partir de 30 000 € pour ses « Minimes »). Quant au stand de Gagosian, il est attaqué au pistolet à peinture par la Berlinoise Katharina Grosse, qui mélange volumes et couleurs dans une installation composée d’un tronc de pin posé sur une draperie de tissu (Ingres Wood, 2018). C’est une des tendances que l’on notera sur la foire : les médiums s’hybrident pour créer de nouvelles formes, à partir de toutes sortes de matériaux. Ainsi sur le stand de Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Richard Jackson joue à faire sortir la peinture de son cadre. Présenté ce mois-ci en « Contrepoint contem­porain » à l’Orangerie, le vieux Californien l’affirme : il « ne considère pas [s]on travail comme une critique de la peinture, mais comme une vue optimiste de ce qu’elle pourra être ».

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Fiac 2018 : Modernes et contemporains, les valeurs sûres

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