Dimanche 25 février 2018

Démarrer une collection de photographies

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 12 septembre 2007

Dans l’océan de la photographie, entre vintage et retirage, comment entamer une collection, éviter les pièges. Conseils de spécialistes.

Avant de se lancer dans l’achat de photographies, les amateurs en herbe doivent absolument exercer leur regard dans les expositions et lire attentivement les cartels. « Lorsqu’on se dit qu’une image est belle, il faut savoir pourquoi elle est belle. Tout doit être mesuré à l’aune d’un contexte, observe Philippe Garner, spécialiste de Christie’s. Le premier investissement, ce sont les livres pour comprendre ce qu’est une belle image. Après, il faut déterminer ce qu’est un beau tirage. Une belle collection rassemble de belles images et de beaux tirages. »
Pour sensibiliser les nouveaux collectionneurs et aiguiser leur regard, la galerie Paviot propose une démonstration. « Il faut éviter les photos déchirées, qui ont perdu leur intégrité, les contretypes, qui sont des photos de photos. On s’en rend compte lorsqu’on a l’impression que la photo a été posée sur un fond. Il faut aussi savoir qu’une photo du xixe siècle a une tonalité brun chocolat et non jaune pâle », précise Françoise Paviot.

Le tirage est une interprétation
La question du tirage d’origine (vintage) et du tirage postérieur est fondamentale. Certains photographes comme Henri Cartier-Bresson refusaient de donner du crédit à la notion de vintage en n’autorisant sur le marché que des retirages. La question du retirage n’est d’ailleurs devenue sensible que dans les années 1970, lorsqu’un marché a commencé à se dessiner. « La différence entre tirage d’origine et retirage n’est pourtant pas artificielle. C’est loin d’être du fétichisme », insiste Philippe Garner. « C’est a priori le même objet, mais d’un côté on a une pièce de musée, de l’autre non. Entre un tirage et un retirage, la qualité du papier, la profondeur, le rendu des gris changent. Une fois devant un tirage original d’Arizona Landscape de Frederick Sommer (ill. 1) et un retirage de la même image des années 1990, mon premier réflexe était de penser que ce n’était pas la même image. Le tirage est une interprétation », souligne Françoise Paviot. La différence de prix s’en ressent d’ailleurs. Si une photo Chez Mondrian d’André Kertesz, tirée en 1928, vaut dans les 200 000-300 000 dollars, le retirage des années 1970 se contente de 5 000 dollars. « En règle générale, il est difficile de savoir si une image a été tirée en 1930 ou 1940, mais il faut savoir s’il ne s’agit pas d’un retirage de 1950 ou 1960. Il existe un test aléatoire avec la lampe à ultraviolets qui fait réagir des enzymes utilisées dans le papier au milieu des années 1950. Mais ça ne vaut pas sur tous les papiers », remarque le galeriste Alain Paviot. Le tout est d’éviter les faux et les contretypes. Le négoce garde encore en mémoire l’affaire des faux Man Ray et celle des faux Lewis Hine. Tout commence lorsque le collectionneur allemand Werner Bokelberg découvre qu’une grande partie des photos de Man Ray qu’il avait achetées entre 1993 et 1995 s’avéraient être des tirages posthumes. Malgré le scandale, le marché n’a pas pâti outre mesure de ces cas isolés. « Il n’y a pas beaucoup de chausse-trappes. On peut imaginer des photos lavées, remontées. Les quelques histoires de faux daguerréotypes ne vont pas chercher loin en terme de prix. C’est un marché franc », insiste Alain Paviot.

Il faut aller à contre-courant des tendances du marché
Après s’être fait l’œil, l’amateur peut passer à l’action. Le marché de la photographie est un océan et il n’est pas possible aujourd’hui d’avoir de prétention encyclopédique, sauf à disposer de très solides budgets. Mieux vaut choisir un thème, ou une époque et surtout aller à contre-courant des tendances fortes du marché. « Une pièce importante d’un artiste moins connu est meilleure et moins chère qu’une œuvre moyenne d’un artiste plus connu, note avec justesse le marchand américain Tom Gitterman. Beaucoup de gens se concentrent sur une évolution linéaire et répertorie les artistes par styles et par périodes. Cette classification est plus facile pour comprendre l’art et pointer les innovations. Mais, quand quelqu’un considère l’art, ce n’est pas seulement pour ses innovations, mais pour ce que l’œuvre exprime. La discussion autour de l’innovation est très limitée. »
Le marchand parisien David Fleiss conseille toutefois de regarder toute la production d’un photographe sans se focaliser sur les images cultes. « Les gens préfèrent payer 150 000 dollars pour une image icône de Man Ray, comme le violon d’Ingres, alors qu’il s’agit d’un contretype, plutôt que de s’intéresser au reste de sa production. Il faut acheter des images, pas des noms de photographes », regrette David Fleiss. Et de préciser que les prises de vue de la Tour Eiffel de Germaine Krull (ill. 3) valent dans les 12 000-15 000 euros, alors que le reste de son travail (ill. 6), pourtant de grande qualité, se vend difficilement au-dessus de 3 000 euros. Il faut du coup se méfier des prix records, qui rivent un projecteur sur un artiste en faussant à la fois la perception qu’on a de sa qualité et de son marché. L’adjudication de 184 959 euros pour le célébrissime Baiser de l’Hôtel de Ville (1950, ill. 4) de Robert Doisneau chez Artcurial en avril dernier est indéniablement un coup médiatique extraordinaire. La qualité supposée ou les prix de Doisneau ne se mesureront pas à l’aune de cet épiphénomène. Dans la même vente, d’autres images de Doisneau se sont ainsi négociées pour moins de 2 000 euros.

Photo anonyme ou vernaculaire pour 100 euros
Pour sortir des sentiers battus, autant aborder la photo anonyme ou vernaculaire dont on peut trouver des spécimens à partir de 100 euros. Rappelons qu’un grand collectionneur allemand, Thomas Walther a constitué un ensemble de photos anonymes exposées par la suite au Metropolitan Museum. « Pour un débutant, il ne faut pas rêver à Gustave Le Gray ou à Roger Fenton. Mais il ne faut pas rater l’opportunité de photographes qui sont leurs contemporains. Il y a des découvertes à faire en Allemagne, dans les années 1970. L’intérêt se déplacera un jour de l’école des Becher vers des gens comme Michael Schmidt », relève de son côté l’ancien marchand devenu conseiller, Marc Pagneux. Ce dernier note aussi un potentiel du côté de Mestral, compagnon de Gustave Le Gray, ainsi que du marquis de Béranger. « Il y a un potentiel, mais pour l’instant rien ne sort », indique Marc Pagneux. Last but not least, il ne faut pas courir derrière la supposée bonne affaire. « On perd toujours moins d’argent en achetant quelque chose de bien et cher.
On prend moins de risque à acheter un rayogramme de Man Ray à 150 000 euros que dix photos à 15 000 euros », indique David Fleiss.
Une fois tous les atouts en main, encore faut-il savoir se décider. « Certains passent leur temps à hésiter puis à regretter, souligne François Paviot. La prise de décision est une qualité. Il faut savoir trancher. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°574 du 1 novembre 2005, avec le titre suivant : Démarrer une collection de photographies

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