Damien Hirst court-circuite ses galeries

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2008

La nouvelle a secoué le landernau de l’art contemporain. L’artiste britannique Damien Hirst vendra les 15 et 16 septembre chez Sotheby’s à Londres près de deux cents œuvres réalisées pour l’occasion depuis un an.

Une manière de court-circuiter ses puissants marchands, White Cube (Londres) et Gagosian (New York) ! Le plus très « Young British Artist » n’en est pas à sa première tentative de contrôle de son marché. En 2001, dans le livre One Way to Work, il avait déjà déboulonné l’un de ses acheteurs et promoteurs, Charles Saatchi, en déclarant : « je ne suis pas le singe sur l’orgue de Barbarie de Saatchi ». En 2003, il avait racheté à ce dernier plusieurs pièces séminales en partenariat avec White Cube. Histoire de se mettre sur un pied d’égalité avec son marchand.

Œuvres déferlantes
Qu’un artiste propose directement des œuvres sur le marché sans passer par la case galerie n’est pas totalement inédit. Les artistes chinois et moyen-orientaux sont nombreux à le faire pour se créer une cote. En 2006, Jean-Pierre Raynaud avait aussi cédé ses propres œuvres chez Christie’s. Mais à sa décharge, l’artiste français n’avait pas de galeries exclusives et les pièces n’avaient pas été spécifiquement produites pour une vente. Hirst avait, quant à lui, fait équipe en 2004 avec Sotheby’s pour disperser le contenu de son restaurant Pharmacy. Une opération lucrative qui avait rapporté 11,4 millions de livres sterling. « Cette nouvelle vente diffère toutefois de Pharmacy, précise le courtier Philippe Ségalot. La première fois, il a vendu des choses existantes, qui avaient une histoire. C’était une opération parfaite pour une vente publique car on pouvait difficilement imaginer Gagosian vendre des assiettes ou des cendriers ! » Or, cette fois-ci, Hirst prend un risque d’autant plus grand qu’il n’a pas exigé de garanties de Sotheby’s. Peu de cotes résistent à un tel déferlement d’œuvres souvent répétitives. Surtout quand l’artiste se plaît à traiter ses acheteurs potentiels en vrais pigeons. Comble du cynisme, il proposera ainsi une œuvre baptisée Le Veau d’or, un taureau doté de cornes et sabots dorés, baignant dans du formol, et estimé 8 millions de livres sterling (9,9 millions d’euros).

À terme, cette vente pourrait signer une redistribution des cartes entre les artistes et leurs marchands. Rappelons qu’en mai, l’Américain Richard Prince avait déjà choisi de conduire sa carrière en solo. Pour Dominique Lévy, codirectrice de la galerie L & M (New York), « il n’est pas choquant que l’artiste prenne le contrôle. Damien a depuis toujours choisi d’être en marge des conventions. » Une posture que désapprouve le galeriste Thaddaeus Ropac. « Hirst a déjà un problème de crédibilité auprès des musées, confie-t-il. Aucun d’eux ne va essayer d’acheter dans la vente, car si un artiste se fiche de qui achète les œuvres, ou dans quelle collection elles vont atterrir, cela en dit long sur ce qu’il pense de son travail. » Et de celui de ses galeries. Ces dernières mangent leur chapeau en faisant mine d’adhérer. Ont-elles d’autre choix que d’enchérir, ne serait-ce que pour justifier de leurs propres prix ? Non, mais ce faisant, elles creuseront leurs tombes. Car si la vente fait un carton, Hirst aura prouvé qu’il n’a pas besoin de leur interface. Ce qui pourrait donner des idées à d’autres créateurs bien établis...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°286 du 5 septembre 2008, avec le titre suivant : Damien Hirst court-circuite ses galeries

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