Entretien

Chantal Crousel, galeriste d’art contemporain

« L’art, ce n’est pas du luxe, mais une nécessité »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007 - 725 mots

Vous venez d’intégrer le comité de sélection de la Foire Internationale d’Art Contemporain (FIAC). Quelles orientations souhaitez-vous lui apporter ?
Une bonne foire rallie les connaisseurs internationaux et s’impose en rendez-vous, comme c’est le cas de Frieze. Londres est la tête de pont des États-Unis et une capitale financière qui attire Américains, Russes et Moyen-Orientaux. Il faut réussir à les convaincre de prolonger leur voyage à Paris pour voir la FIAC. Il faut du coup que ce salon offre quelque chose de réjouissant, mais de différent de Londres. Pour cela, on doit s’adresser aux meilleures galeries et leur faire de la place. Il faut créer un événement désirable et valable. On doit arrêter de garder d’année en année des places pour des enseignes qui ont pu être fortes à un moment, mais ont depuis perdu de leur intérêt. Les collectionneurs français et les directeurs de musées doivent aussi faire preuve d’ouverture. À l’occasion des visites privées d’exposition pour les amateurs étrangers, ce sont les directeurs, et non leurs seconds, qui doivent les accueillir. Nicholas Serota le fait très bien lors du petit-déjeuner à la Tate au moment de Frieze. Car les collectionneurs étrangers peuvent aussi devenir d’éventuels mécènes des musées. Je pense enfin que Paris ne devrait pas s’appuyer autant sur le Comité Colbert et les produits de luxe. On ne doit pas aller faire son shopping Rue Royale et se rendre accessoirement après à la FIAC. L’art, ce n’est pas du luxe, mais une nécessité, une forme de culture et d’éducation qui n’a rien à voir avec le pouvoir d’achat. Si on adopte l’angle du luxe, on captera sans doute une certaine clientèle, mais pas celle qui restera sur la durée.

Vous érigiez Frieze en modèle, mais cette foire est extrêmement vulgaire. Ne vous sentez-vous d’ailleurs pas en décalage dans ce salon ?
Elle n’est pas vulgaire. À Londres, je sais que les conservateurs et curateurs les plus importants des États-Unis sont là. C’est par ce biais que j’ai pu vendre des pièces importantes, comme The inner Circles of the Wall de Gabriel Orozco au Musée de Dallas ou deux œuvres de Thomas Hirschhorn à la Tate et au Musée de Baltimore. Pour ce qui est des choses inintéressantes visibles sur Frieze, elles attirent un public qui n’est pas seulement le mien. Je ne m’intéresse pas à la quantité des collectionneurs et ne suis pas émue que certains acheteurs ne rentrent pas sur mon stand. Mais on a besoin de ce sentiment de masse pour créer une ambiance.

Les collectionneurs français vous semblent-ils aussi actifs que leurs homologues étrangers ?
Sur toutes les expositions que notre galerie organise, nous vendons à 70 % à l’étranger. Les galeries étrangères qui participent à la FIAC pensent souvent à François Pinault, mais il faudrait d’autres collectionneurs de ce calibre. Je constate qu’à de rares exceptions près aucun membre de l’Adiaf [Association pour la diffusion internationale de l’art français] ne m’a acheté de pièces d’Hirschhorn, d’Anri Sala, de Melik Ohanian, de Jean-Luc Moulène ou d’Alain Séchas.

En dehors de la FIAC, comment peut-on convaincre collectionneurs et curateurs de regarder la France ?
Les meilleurs ambassadeurs sont les artistes eux-mêmes. En venant travailler en France, ils peuvent par la suite transmettre à l’étranger l’idée d’une effervescence. C’est inutile que CulturesFrance invite tous frais payés des conservateurs étrangers pendant l’exposition la « Force de l’Art ». Une telle exposition, sans ligne de pensée, ne donnera pas une réputation d’ébullition.

Deux nouveaux artistes, Wade Guyton et Wolfgang Tillmans, viennent de vous rejoindre. Pourquoi les avez-vous choisis ?
Wade Guyton est un post-conceptuel, avec une forme d’expression minimale qui ouvre accès à des trésors de références. Il force l’attention, le regard. Tillmans, que j’observe depuis longtemps, a pour sa part une capacité à se renouveler. Ces artistes dialoguent aussi avec d’autres créateurs de ma galerie.
 
Vous présenterez en décembre des dessins d’Andy Warhol. Est-ce qu’après avoir montré Broodthaers et Filliou, il s’agit de donner des ascendants à vos artistes ?
Warhol peut sembler banal, mais il y a une foule de choses qui ne sont pas connues. Je montrerai des dessins plus confidentiels, émouvants. J’aimerais offrir un regard plus intimiste sur une figure mythique. Il s’agit, comme pour Broodthaers, de porter un œil nouveau sur ces créateurs et de donner une clé de lecture sur les jeunes artistes. Ce qui fait la longévité d’une galerie, ce sont ses traces, cette continuité dans le temps.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°258 du 27 avril 2007, avec le titre suivant : Chantal Crousel, galeriste d’art contemporain

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