Photographie

Boris Mikhailov recompose le passé soviétique

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 27 février 2019 - 571 mots

PARIS

Entre clichés de la période de l’ex-URSS et reconstitutions à partir du projet DAU, le photographe ukrainien exhume les heures sombres du passé russe.

Paris. Boris Mikhailov ne pouvait pas rester insensible au tournage de « DAU » dans les studios de Kharkiv, au-delà de son amitié pour le réalisateur Ilya Khrzhanovsky. La période soviétique reconstituée par le projet, de 1938 à 1968, correspond à ses trente premières années d’existence, tandis que Kharkiv (Karkov en russe) est sa ville natale et de résidence – du moins le fut-elle longtemps avant qu’il ne s’installe à Berlin. Du sujet du film (la vie en huis clos d’un centre de recherche de physique quantique russe à partir de la biographie du scientifique Lev Landau) sont nées deux séries, « Soviet collective portrait » et « When my mama was young », jusqu’à présent jamais montrées en raison de la confidentialité du tournage à laquelle l’artiste a été tenu jusqu’à la première mondiale de « DAU » à Paris, en janvier-février dernier. Seules quelques épreuves de « Soviet collective portrait » ont été montrées à Paris Photo 2017.

Désormais exposées et visibles à la galerie Suzanne Tarasieve, ces photographies adoptent un protocole de prise de vue, identique de l’une à l’autre : un portrait en pied, de profil ou de face, du personnage du film en habit d’époque, marqué par un carré blanc ou un carré noir (référence à Malevitch), tenu juste à l’arrière du visage par un ou deux autres personnages(s).

Une résurgence violente

Du portrait d’identité ou anthropométrique réinterprété par Boris Mikhailov sourd la menace, la peur ou l’angoisse d’une époque. L’artiste s’amuse des ambivalences des situations sur fond de ce carré noir ou blanc, symbole du suprématisme né d’une autre révolution, en 1918. Cette atmosphère d’années de plomb et de dualité imprègne tout autant les photographies de « When my mother was young » issues du tournage de « DAU ». L’artiste ukrainien les colorie parfois et les mêle à des photographies anciennes qu’il a prises durant la période soviétique et ont échappé au KGB. « L’une de mes envies était de faire les photographies qui n’ont pas été prises à cette époque », rappelle Boris Mikhailov dans le texte de l’exposition. Substituer donc aux images manquantes des expressions reconstruites de morceaux de vie épars, pour renforcer ce que vivre pouvait signifier sous un régime oppressif. Cette combinaison de passé fictif et vécu permet aux corps, aux visages, aux nus et à la sexualité d’exprimer toute la soumission ou au contraire, l’insolence et la subversion, revendiquées ou naïves, latentes de l’époque.

Dans cette résurrection du passé, Vita, la muse et épouse de Boris Mikhailov, apparaît régulièrement comme d’habitude, que ce soit ici comme simple figurante dans « DAU », sur le lit d’une chambre dans l’éclat de sa jeunesse dans les années 1970 ou encore dans ce polyptyque de cinq nus, intitulé Foto Zeit Salzau, réalisé en 1996 dans un parc d’un château en Allemagne en bordure de rivière et dans la veine romantique d’un Caspar David Friedrich, avec ce zeste d’impertinence dans l’attitude si cher à Mikhailov.

Le niveau de prix de cette pièce unique (280 000 €), d’une photographie de « Soviet collective portrait » (8 000 €, édition de trois) ou de « When my mama was young » (vendue par trois pour 15 000 €) est à la hauteur de la réputation de l’artiste, acheté en France dès 1998 par le Centre national des arts plastiques, et présent dans les plus belles collections publiques ou privées américaines, françaises ou européennes.

Boris Mikhailov. FotoZeit Salzau, 1996 - Soviet collective portrait, 2011 - When my mama was young, 2012-2013,
jusqu’au 10 mars, galerie Suzanne Tarasieve, 7, rue Pastourelle, 75013 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°518 du 1 mars 2019, avec le titre suivant : Boris Mikhailov recompose le passé soviétique

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