Samedi 15 décembre 2018

Analyse

Au secours, on spécule à nouveau !

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 17 décembre 2004 - 644 mots

Le prix des jeunes artistes américains, comme de ceux de l’école de Leipzig ou de Dresde, ont décollé en l’espace de quelques mois. Une hausse pas très saine.

Au-delà du noyau dur Koons-Hirst-Cattelan sur lequel se concentrent les gros collectionneurs, la course au jeunisme caractérise aujourd’hui les acheteurs américains à l’affût de la prochaine vedette à forte plus-value. Bien que les professionnels s’en défendent, la situation fleure mauvais la spéculation. D’après Artprice, le prix moyen des œuvres d’artistes âgés entre 25 et 45 ans dans les ventes de New York était de 32 514 dollars (162 245 francs de l’époque) en 1990. En 2004, pour la même tranche d’âge, ce prix a grimpé à 80 710 dollars (60 600 euros) ! Le ticket d’entrée est de plus en plus cher. Les nouveaux investisseurs se disputent des artistes trentenaires, souvent kitsch ou gothiques, apparus sur le marché depuis trois ans. Assume vivid astro focus (8 000 à 30 000 dollars) ou Christian Holstad (9 000-10 000 dollars pour les sculptures) sont les noms les plus hot, leurs galeries, Peres Project (Los Angeles), John Connelly ou encore Daniel Reich (New York), apparaissent comme les plus branchées. Ces dernières prétendent sélectionner leurs clients pour éviter la revente intempestive. Ceux qui ne sont pas nés de la dernière pluie savent que les galeries les plus « effarouchées » sont souvent les plus douées pour les opérations marketing qui rendent les artistes désirables avant leur apparition en vente publique.

Éclipses partielles
La martingale autour de Cattelan est un cas d’école dont beaucoup de jeunes structures seraient tentées de s’inspirer. Il n’est d’ailleurs pas improbable qu’une grande pièce d’assume vivid astro focus arrive en vente publique après sa prestation à la Biennale du Whitney Museum, sa commande pour Central Park, celle pour la foire de Frieze à Londres et enfin son intronisation dans la collection de la Cruz. En mars 2003, les prix de l’artiste étaient de 800 à 1 500 dollars chez John Connelly. Ils ont grimpé à 5 000 dollars lorsqu’il est rentré chez Deitch Projects. Un néon valait 25 000 dollars chez Peres Project en 2004 sur Art Basel Miami Beach. D’autres spéculateurs s’attachent aux labels comme l’école de Leipzig ou de Dresde dont la cote grimpe selon un double schéma de rétention de la production et de gestion de la pénurie. Est-il normal qu’une peinture de Martin Kobe que la galerie Dogenhaus présentait sur la foire Art Cologne en octobre 2003 pour 4 000 euros vaille 12 000 euros aujourd’hui ? Est-il tout aussi légitime qu’un tableau de Thomas Scheibitz fuse à 88 000 dollars en mai 2004, quand la Société des amis du Musée national d’art moderne en avait acheté un à 22 000 euros – un prix certes d’ami –, en 2003 ?
L’Europe se plaît à agiter la muleta de l’inflation et de ses retours de bâton, une perspective qui laisse les Américains de marbre. Si tous les artistes ne résistent pas au tamis de l’histoire, les éclipses ne sont jamais aussi définitives aux États-Unis qu’elles le sont en Europe. Le constat vaut pour Keith Haring et Robert Longo, en verve dans les années 1980, relégués aux oubliettes dans les années 1990 et aujourd’hui à nouveau en ligne de mire. La présence de Robert Longo sur le stand de Metro Pictures sur Art Basel Miami Beach est symptomatique de l’exhumation en cours. L’achat par François Pinault d’une toile de Keith Haring à la dernière Foire de Bâle ne l’est pas moins. Ce qui ne marche pas aujourd’hui fonctionnera dans dix ans, et inversement selon le jeu des revivals et des « néo-néo ». Pendant ce temps, les marchands américains entretiennent leurs stocks. Nous sommes dans une situation antagoniste de starification rapide et de capitalisation sur une longue durée. En France en revanche, la réhabilitation d’un mouvement comme Supports-Surfaces est remise aux calendes grecques.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°205 du 17 décembre 2004, avec le titre suivant : Au secours, on spécule à nouveau !

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