Art contemporain

L’ère de la spéculation est arrivée

Le Journal des Arts

Le 4 février 2005

Les galeries élaborent des stratégies pour ne pas donner aux spéculateurs trop de pouvoir sur la cote des artistes qu’elles défendent.

MIAMI BEACH (FLORIDE) - « Je n’ai jamais vu tant de gens faire de la pure spéculation », estime un marchand de Los Angeles qui exposait à la dernière édition de Art Basel Miami Beach. « Chaque fois que le nom d’un de mes artistes commence à susciter un peu de bruit, les collectionneurs se mettent à me téléphoner et à me demander tout ce que j’ai en stock, l’œuvre en elle-même n’a aucune importance. » Le phénomène est encouragé par les ouvrages de compilation de résultats de ventes et concerne de nombreux artistes peu connus encore récemment. On aurait ainsi offert au collectionneur new-yorkais Michael Hort un demi-million de dollars pour un tableau de Kai Althoff qu’il avait acheté 10 000 dollars voilà bien des années. Les peintres Marcel Dzama, Wilhelm Sasnal et Tal R, qui alimentent eux aussi ce marché, ont suscité de grosses enchères à New York en novembre. Le bond le plus spectaculaire a été celui de Sasnal : un de ses tableaux, estimé entre 20 000 et 30 000 dollars, a atteint 62 000 dollars chez Phillips de Pury & Co, traduisant la quasi-impossibilité d’acheter son œuvre sur le premier marché ; sa récente exposition chez Hauser & Wirth à Zurich, présentant sept tableaux et trois sculptures, a suscité plus de cent offres d’achat immédiat.
Ivan Wirth, copropriétaire de cette galerie, a un critère simple : « Lorsque la demande des collectionneurs porte sur le nom d’un artiste sans considération pour l’œuvre elle-même, il y a lieu d’arrêter de discuter. Ce ne sont pas des vrais collectionneurs, mais des marchands en chambre qui constituent leur catalogue. »
Beaucoup de ceux qui, à Miami, étaient à la recherche du premier Althoff ou Sasnal venu sont allés aux Ice Palace Studios, où se tenait la foire de la New Art Dealers Alliance (NADA). Les stands présentant des stars actuelles comme assume vivid astro focus, Christian Holstad, Dana Schutz, Robyn O’Neil et Hernan Bas ont été pris d’assaut par les collectionneurs. « Un collectionneur m’a expliqué qu’il considère les œuvres présentées à la NADA comme des investissements à haut risque », témoigne Marisa Newman, de la galerie new-yorkaise Suite 106, un peu choquée par cet aveu. « Mais il a ajouté qu’en mettant de l’argent sur dix de ces artistes, l’un d’eux au moins décollerait. » La même fièvre régnait à Art Positions, plus particulièrement au stand de Peres Projects, qui représente assume vivid astro focus et Matthew Greene, deux des étoiles montantes du marché, car la nouveauté reste un critère décisif. « Le marché est pris d’une sorte d’euphorie, tout ce qui est présenté comme “art neuf” semble se vendre, sans égard pour les risques », souligne Anders Peterson, fondateur de la société londonienne ArtTactic, dont les services offrent notamment des évaluations de l’évolution du marché pour divers artistes.
Sans surprise, beaucoup de ceux qui abordent l’art avec une perspective de retour sur investissement viennent des milieux de la haute finance. « Ces nouveaux acteurs qu’on voit s’agiter autour des foires ont généralement la trentaine et des flots d’argent provenant de la spéculation financière ou boursière, dit un expert réputé. Ils veulent constituer un portefeuille diversifié mais n’ont aucune connaissance en art. » Un autre expert assure que la fièvre spéculative a compliqué la situation pour les collectionneurs plus sérieux qu’il conseille : « Ils doivent se démener beaucoup plus pour construire leur collection, et il y a beaucoup plus d’hystérie pour acheter : tout à coup, les voilà forcés de décider dans l’instant si telle œuvre doit figurer dans leur collection, parce qu’ils sont en compétition avec des spéculateurs prêts à acheter n’importe quoi, pourvu qu’il y ait la bonne signature. Les galeries et les experts se trouvent coincés entre les vrais collectionneurs et ces professionnels des fonds de placements alternatifs. »
Les collectionneurs de la vieille école marquent souvent du dédain pour ces nouveaux venus. « Ces gens ne sont pas de l’espèce des vrais collectionneurs passionnés, estime Martin Margulies, collectionneur à Miami. Ils ne s’intéressent qu’à l’argent. Ils n’ont aucune idée de qui est Ugo Schmolz ou Adolf Lozzi. »
« En faisant le tour des stands, vous entendez ces gens demander combien de temps il faudra à une œuvre pour gagner 30 %, dit Mickey Cartin, collectionneur américain chevronné. Souvent, c’est un conseiller en placements qui leur dit d’investir 10 % de leur portefeuille en œuvres d’art. »

Négociations de tarifs
Pour Anders Peterson, il est trop facile de tout imputer aux gens venus des milieux financiers : « Il est faux de penser que les spéculateurs représentent une sorte de force “extérieure” qui se serait imposée tout à coup. Cette activité spéculative est également entretenue par les marchands d’art eux-mêmes. » Et dans la mesure où des marchands encouragent la spéculation en laissant espérer sotto voce des profits à brève échéance, ils pourraient bien travailler lentement à leur propre ruine.
Par crainte de la débâcle financière qu’une telle issue pourrait déclencher, nombre de galeries combattent la spéculation en mettant en commun leurs fichiers. « Nous avons une liste d’acquéreurs poussés par d’autres motifs, que nous tenons à jour en communiquant entre galeries, et nous pointons les collectionneurs qui revendent et leurs manières de faire », confie Zach Feuer, de la galerie new-yorkaise Zach Feuer (LFL), dont l’artiste Schutz a été, parmi d’autres, une cible de premier choix pour les spéculateurs comme pour les vrais collectionneurs.
Alors qu’une demande si soutenue permet aux marchands d’être très sélectifs à l’égard des acquéreurs et de résister aux négociations de tarifs, elle crée parfois des problèmes. « Pour beaucoup d’entre eux, les collectionneurs vraiment intéressants ont horreur du tapage, explique Ivan Wirth. Je dois les convaincre que Sasnal est un artiste véritable, en dépit du battage autour de lui. »
Les choses sont encore plus biaisées lorsque la cote de l’artiste ne décolle pas. Parfois, les marchands serrent les dents quand ils vendent à des spéculateurs connus des pièces qu’ils s’attendent à voir ravalées en vente publique. « Quand vous dirigez une petite affaire, il est noble de refuser cet argent, observe Oliver Kamm de 5BE Gallery. Vous n’êtes pas toujours en mesure de faire passer le souci du long terme avant les urgences immédiates, telles que le loyer à payer. Mais ce que vous devez toujours éviter, c’est de laisser un de ces types vous acheter cinq œuvres à la fois. Car c’est leur donner beaucoup trop de prise. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°208 du 4 février 2005, avec le titre suivant : L’ère de la spéculation est arrivée

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