A la cour du sultan

L'ŒIL

Le 1 mai 1999

Si le nom de Topkapi évoque pour certains les péripéties des héros du film de Jules Dassin, c’est d’abord la demeure fastueuse des sultans de l’immense Empire ottoman. Ce printemps, le château de Versailles reçoit une délégation des plus beaux joyaux du sérail, tandis que le Trianon de Bagatelle célèbre l’amour immodéré des souverains ottomans pour la nature, alors omniprésente dans la société et l’art de leur époque.

À l’époque où Versailles célébrait les gloires de Louis XIV, aux confins de la Méditerranée rayonnait une cour toute aussi brillante et prestigieuse, rivalisant d’éclat avec celle du Roi Soleil : celle des sultans ottomans, descendants de Soliman le Magnifique, dirigeant leur empire depuis leur sérail d’Istanbul. Retranché derrière ses épaisses murailles, le Palais de Topkapi constitue aujourd’hui le témoignage d’une Turquie fantasque et chimérique, celle des turbans aux aigrettes emplumées, des caftans brodés d’or et d’argent, des mystérieux harems, ces « jardins des délices » qui sollicitèrent tant l’imaginaire occidental. Celle aussi des souverains cruels et capricieux au goût immodéré pour le luxe. Pénétrer dans le sérail, c’est plonger dans cet univers enivrant de magnificence et de beauté, un monde où le faste le dispute au raffinement, où l’éclat des métaux précieux se mêle à celui des perles et diamants indiens, des rubis de Badakhshan, des émeraudes colombiennes ; où le chatoiement de la nacre et de l’écaille se conjugue à la chaude matité de l’ivoire, à la douceur infinie des velours et soieries. À ce jeu somptueux de matières répond celui des arabesques végétales, des frises épigraphiques, des spirales étourdissantes des carreaux de céramique d’Iznik qui tapissent les murs du Palais, les transformant en un immense kaléidoscope aux visions paradisiaques.

Une atmosphère luxueuse mais confinée
Cœur symbolique et effectif du redoutable Empire ottoman, le sérail évoluait au XVIIe siècle sous le regard attentif et fasciné des puissances occidentales. En 1621, envoyé en mission près la Sublime Porte par le Roi de France, Louis Deshayes de Courmenin évoque son atmosphère luxueuse mais confinée, rapportant que plus de 14 000 personnes y résident, en quasi-autarcie. « Le sérail est comme une république, séparée du reste de la ville, qui a ses lois et ses façons de vivre toutes particulières : l’ordre y est aisément conservé, parce que ceux qui y vivent n’ont point d’autres connaissances que celles qu’ils y ont apprises, ni ce que c’est que la liberté ». Cet émissaire se référait notamment aux « prisons dorées » du palais : le harem, mais aussi l’école des pages qui formait, à l’ombre du sérail, la fine fleur de l’élite ottomane et les cadres d’une administration composée de vizirs, d’amiraux de flotte et de janissaires dévoués corps et âmes à son souverain. Ces deux institutions se situaient dans l’enderûn, espace privé du sultan, correspondant aux deux dernières cours du palais. Les deux premières cours formaient un espace plus ouvert (le bîrûn). On y trouve le siège du gouvernement (le divan), l’arsenal et la monnaie. Tous les services du sultan y sont également rassemblés, des médecins aux herboristes en passant par les astrologues et les religieux, sans oublier les innombrables artisans des ateliers impériaux ou les services d’intendance. Parmi ces derniers figurent en bonne place les gigantesques cuisines impériales, édifiées par l’architecte Sinan au XVIe siècle et dressant dans le ciel leur forêt de cheminées. Des centaines de goûteurs, pâtissiers, porteurs d’eau... s’y affairent, s’adonnant suivant leurs compétences à la préparation de la nourriture du sultan, à celle du divan, des pages ou des eunuques. On signale même un corps de cuisiniers entièrement dévolu à l’approvisionnement des faucons de la volière, prompts à se poser sur le bras du sultan tout d’or et de soie ganté.

Un monde de pouvoir et d’opulence
Éblouis par ce monde de fastes, de pouvoir et d’opulence, les observateurs occidentaux ne tarissent pas non plus d’éloges sur le remarquable site sur lequel Topkapi est implanté. De la terrasse du palais, le regard embrasse l’une des perspectives les plus saisissantes qui soit, réunissant le Bosphore, la Corne d’Or et plongeant sur la mer de Marmara. « Ce peuple a placé le palais de ses maîtres sur le penchant de la plus belle colline qu’il y ait dans son empire et peut-être dans le monde entier » s’enthousiasmait Lamartine. La longévité extraordinaire du palais – les souverains s’y succèdent pendant 400 ans jusqu’en 1853 – doit sans doute beaucoup à la beauté du lieu, mais aussi à son caractère éminemment symbolique et stratégique. Topkapi a en effet été édifié sur l’acropole de l’ancienne Byzance. En choisissant cet emplacement, Mehmed le Conquérant – les Ottomans lui doivent la chute de Constantinople en 1453 – se place comme l’héritier des empereurs byzantins et consacre brillamment la victoire de l’islam sur la chrétienté. Surplombant deux mers et deux continents, maillon entre l’Europe et l’Asie, le site est par ailleurs à l’image de leur empire qui, depuis le XVe siècle, fait sa loi sur terre comme sur mer. D’un obscur émirat turkmène aux confins des mondes byzantin et islamique, les sultans ont fait, au terme d’une irrésistible épopée, un empire étendant sa domination des frontières de la Chine jusqu’en Europe centrale et sur toute l’Afrique du Nord, à l’exception du Maroc. Sur mer, sa flotte peut compter sur de redoutables corsaires et contrôle tout le commerce qui, de l’Océan Indien, transite par l’isthme arabe pour être enfin acheminé vers la capitale ou l’Europe occidentale. Ce trafic – qui subira à partir du XVIe siècle la concurrence menaçante de la route du Cap – lui procure des ressources prodigieuses s’ajoutant aux revenus déjà substantiels tirés des conquêtes territoriales. L’ensemble vient alimenter les divers trésors conservés au palais, consciencieusement scellés d’un anneau d’or incisé du majestueux monogramme impérial, le tughra. On en distingue trois principaux. Tout d’abord le Trésor d’État, réserve d’espèces destinées au paiement des traitements et salaires de l’administration et de l’armée. Un trésor « ambulant » d’armes, rassemblant épées, poignards, cottes de maille arrachées aux puissances ennemies ; les Ottomans réutilisaient ces trophées et les emportaient en campagne jusqu’à brandir sur les champs de batailles des armes aux inscriptions glorificatrices des vaincus. Ce procédé économique permettait aux artisans du palais de se consacrer exclusivement à la confection d’armes de parade et de cérémonie, telles que les rondaches, ces boucliers d’osier brodés de motifs floraux en soie et argent, constituant de véritables tapisseries miniatures ; ou encore d’étonnants casques en fer abondamment damasquiné d’or, régulièrement incrusté de turquoises et rubis montés en bâte, et dotés de vigoureuses devises coraniques aux vertus propitiatoires. Enfin, le joyau du palais est sans doute l’enderûn Hazinesi, le trésor privé du sultan, dont le musée de Topkapi conserve encore quelques-uns des plus beaux fleurons. Selon la loi et la coutume islamique, seulement un cinquième du butin revenait au souverain. Ce dernier pouvait toutefois « préempter » les objets qui lui plaisaient. Il fit grand usage de ce pouvoir pour les porcelaines bleu et blanc ou les céladons chinois, acquérant sans compter ces prestigieuses vaisselles dont l’usage lui était exclusivement réservé. Les sultans pensaient-ils échapper ainsi aux sévères restrictions coraniques, jugeant d’un mauvais œil l’utilisation d’une vaisselle d’or et d’argent par trop ostentatoire ? Il semble qu’ils aient fait peu de cas de cette interdiction, jugée inopportune au regard des exigences du protocole et de l’apparat. Nombre de porcelaines chinoises ont d’ailleurs été complétées de couvercles finement ouvragés d’or ou de vermeil incrusté de pierreries, tout aussi précieux que la vaisselle bannie. La popularité des plats, aiguières et bols chinois relève plutôt des pouvoirs magiques dont ils étaient dotés : leur fine pâte neutralisait, croyait-on, le poison des aliments. L’irrésistible attrait de ces porcelaines au cours des siècles en dit long sur l’ambiance de suspicion régnant à l’intérieur du sérail...

Des artisans iraniens, grecs ou hongrois
Un flux non moins précieux, mais d’une toute autre nature, accompagnait l’arrivée de ces multiples richesses : celui des artisans bosniaques, géorgiens, iraniens, grecs ou hongrois venus des quatre coins de l’Empire pour exercer leurs talents dans les ateliers impériaux de Topkapi. On a ainsi prétendu que les Turcs, n’ayant que peu de tradition artistique, n’ont pratiquement rien apporté au domaine de l’art, et que le mérite des œuvres créées sous leur égide revenait à ces artisans étrangers appelés en masse au palais. L’art ottoman ne serait-il qu’un simple agrégat de techniques et d’inspirations éclectiques, sans spécificité et originalité propres ? Dans le domaine de la peinture en particulier, on a souvent voulu voir dans la production turque un pâle reflet de l’art persan. De nombreux éléments distinguent pourtant les miniatures ottomanes de leurs contemporaines iraniennes. Les premières développent une thématique faisant la part belle aux événements contemporains, et dont la figure centrale est le sultan, « l’ombre de Dieu sur la terre ». Les Hünernama (Vie des sultans) proposent ainsi d’élogieuses chroniques illustrées de leur règne – campagnes militaires, scènes de bataille, réceptions d’ambassadeurs...– tandis que les Surnâmes (Livres de fêtes) évoquent les magnificences de leur cour, comme en témoigne celui commandé en 1720 au peintre Levni, commémorant les festivités ordonnées par Ahmet III en l’honneur de la circoncision de ses fils. Cette peinture d’idées, servant la cause de l’État impérial, est bien éloignée du monde idyllique et féerique des miniatures persanes. Le sens du narratif et de l’anecdote qui les anime constitue une facette originale de l’art ottoman. Par ailleurs, et bien qu’elle puise son inspiration dans la vie quotidienne, la peinture ottomane reste bien moins réaliste que son homologue persane. À l’opposé des miniatures iraniennes, animées de végétaux aux efflorescences gracieuses et romantiques à souhait, la nature n’est dans l’art ottoman qu’un simple arrière-fond de l’activité héroïque, très éloigné de toute intuition sensible. Les paysages et architectures n’ont qu’une valeur conceptuelle. On n’y rencontre aucun modelé, aucune perspective. Les visages sont identiques et interchangeables à l’intérieur de deux à trois types, tous dotés d’une totale impassibilité. Les couleurs évoluent dans les limites d’une gamme restreinte, très éloignée de la variété de tons traditionnellement attachée aux artistes persans. La peinture ottomane restitue finalement, en une vision essentielle, un monde éloigné des apparences mais parfaitement insensible aux charmes du pur décor.

Victime de capricieux souverains
À partir du XVIIIe siècle cet art s’occidentalisera, s’ouvrant à l’anatomie et à la perspective. Il y perdra son identité, tout en ne proposant qu’une imitation parodique de l’art européen. L’art ottoman entame alors un long déclin, suivant en cela l’évolution de l’Empire, miné par l’avancée russe et les appétits occidentaux. Victime aussi de capricieux souverains qui n’ont pas su mener à bien les réformes nécessaires, préférant aux devoirs de leur charge les plaisirs aimables d’une existence lascive. En 1853, le sultan Abdül Mecit s’installe dans le palais baroque de Dolmabahçe, fuyant un Topkapi décati, rempli de fantômes, de vieux crimes et de gloires révolues. Les merveilles du palais continueront pourtant d’éblouir les regards, tels ceux des héros du Topkapi de Jules Dassin, entêtés par l’éclat du plus beau joyau du musée du sérail : un poignard en or massif, incrusté de trois énormes cabochons d’émeraudes... seule parade trouvée en 1740 par le sultan Mahmût Ier pour calmer les ardeurs de son voisin afghan.

PARIS, Trianon de Bagatelle-Parc de Bagatelle, jusqu’au 28 juin et VERSAILLES, Château de Versailles, aile du Nord, 7 mai-15 août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°506 du 1 mai 1999, avec le titre suivant : A la cour du sultan

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