La belle peinture est au Lieu Unique

Par Léa Bismuth · lejournaldesarts.fr

Le 13 avril 2012 - 580 mots

NANTES [13.04.12] – Le Lieu Unique à Nantes est bien un lieu unique puisqu’il ose exposer 26 artistes qui réinvestissent la peinture et son histoire.

« La belle peinture est derrière nous est une phrase qui revient souvent chez ceux qui n’adhèrent pas à la peinture d’aujourd’hui. Beaucoup peuvent s’extasier devant un tableau de Nicolas Poussin mais ne pourront regarder une œuvre de Georg Baselitz. La peinture d’aujourd’hui est tout aussi  "belle" que l’ancienne, mais d’une beauté différente, inquiétante et vénéneuse » explique Eva Hober, galeriste et commissaire de cette exposition, dont la première édition a eu lieu en 2010 à Istanbul. Le propos paraît évident, mais il fallait une forte volonté pour réunir vingt-six artistes et autant de propositions picturales incroyablement denses, déployées parfois sur de très grands formats, révélant une peinture figurative habitée de mythes, de présences et de corps. Cette exposition veut montrer la peinture telle qu’elle se donne au regard, sans chercher à créer des catégories ou des dogmes, comme en témoigne la scénographie de l’exposition, permettant aux toiles de dialoguer librement dans l’espace lumineux et industriel de cette ancienne usine LU.

Ces artistes, tous nés entre 1970 et 1985, appartiennent à une génération qui réinvestit la peinture et son histoire : dès l’entrée, le ton est donné avec un tondo renaissant d’une Mona Lisa tatouée et pleine de piercings d’Audrey Nervi. Plus que pour n’importe quel autre medium, le geste du peintre, à chaque touche, est amené à rejouer l’histoire des peintures qui l’ont précédé. C’est sans doute pour cela que cette exposition se traverse comme un magnifique champ de ruines, qui laisse une impression profondément tragique : un drame s’est joué là, dont les toiles ont gardé la trace lumineuse.

Patrick Gyger, directeur du Lieu Unique, ne dit pas autre chose : « comme munis d’un miroir noir, les artistes […] tournent le dos à ce passé pour l’observer tout en le tenant en main, en le gardant à distance, tout en se le réappropriant ». Et ce qu’ils voient dans ce reflet impossible, c’est leur propre portrait, à l’image d’un immense tableau de Stéphane Pencréac’h, L’Atelier noir (1994) : le peintre, dans cet autoportrait au visage imperceptible, apparaît torse nu, au cœur d’une marée noire épaisse, créée à coups de pinceaux larges et hâtifs, lancés dans la bataille de ce tableau qui est un désastre superbe.

Non loin de là, les visions d’apocalypse se poursuivent, avec le gigantesque parterre de corps de Jérôme Zonder réalisé pour l’occasion comme une performance dans une pièce de 12 mètres de long, ultime image d’un charnier meurtrier. C’est aussi l’obscurité des toiles qui nous amène dans les contrées du rêve et de la limite : un cheval blanc de Damien Cadio sort de l’ombre pour mieux y repartir, comme l’expression d’un doute millénaire, d’un fantasme enfoui. Enfin, les grandes toiles rougeoyantes et sombres de Gregory Forstner, qui sentent encore fortement la peinture déposée à même le tube, sont profondément baroques. Des corps nus de femmes s’y offrent pour d’étranges bacchanales, et l’on finit par se demander si la peinture elle-même ne serait pas un merveilleux festin bestial ?

Liste des artistes :

Ronan Barrot, Julien Beneyton, Romain Bernini, Katia Bourdarel, Alkis Boutlis, Damien Cadio, Nicolas Darrot, Damien Deroubaix, Gregory Forstner, Cristine Guinamand, Youcef Korichi, Kosta Kulundzic, P. Nicolas Ledoux, Élodie Lesourd, Iris Levasseur, Frédérique Loutz, Marlène Mocquet, Audrey Nervi, Maël Nozahic, Florence Obrecht, Axel Pahlavi, Stéphane Pencréac’h, Raphaëlle Ricol, Lionel Sabatté, Ida Tursic & Wilfried Mille, Jérôme Zonder.

En savoir plus sur l'exposition La belle peinture est derrière nous

Légende Photo :
Le Lieu Unique - 2011 - © Photo Yhsane

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