Zoran Music, peintre visionnaire

L'ŒIL

Le 1 juillet 2003

Bien peu d’artistes ont connu un parcours aussi étrange que Music. Demeuré en marge, durant la majeure partie de sa vie, cet artiste réservé, aux motifs restreints, à la palette réduite, connu et apprécié essentiellement des peintres et des amateurs d’art, a été connu du grand public à la fin des années 1970, âgé plus de soixante ans, à travers sa peinture de l’univers concentrationnaire. Peinture de la mémoire, du souvenir, tellement douloureux qu’il fut refoulé ou plutôt mis en veilleuse pendant près de trente ans et qui a refait surface sous une forme dépouillée et obsessionnelle, détachée par le temps, mais d’autant plus atroce et insoutenable qu’expurgée de toute sentimentalité, de tout lyrisme.
La personnalité de Music et sa manière sont tout aussi surprenantes, décalées. Peintre modeste, lent, répétitif, fuyant la publicité et l’esbroufe dans ce xxe siècle où chacun cherchait l’effet, la nouveauté, le positionnement. Peut-être précisément par ses origines, l’artiste ne pouvait se positionner. Né à Gorizia, bourgade frontalière sans grand relief, à la limite de l’Italie et de la Slovénie, à l’époque partie intégrante de l’empire austro-hongrois, Music a donc grandi à cheval sur trois cultures et trois langues : le slovène, l’italien, l’allemand. On pourrait presque en adjoindre une quatrième, historique ou mythique celle-là : l’espagnol, puisque cette région désolée, appelée « Karst », est surtout connue pour l’élevage et le dressage des chevaux lippizans de la cavalerie espagnole, seul souvenir vivant de l’empire de Charles Quint, d’un monde qui n’était pas encore fragmenté par les divisions nationales. Aussi n’est-ce pas un hasard si des petits chevaux stylisés sur fond de colline rocailleuse peuplent la peinture de Music à ses débuts. Des chevaux qui ressemblent à des jouets, à des chevaux de bois, comme ceux avec lesquels s’amusaient les enfants d’autrefois, réminiscence dérisoire d’un empire disparu. Chez Music le souvenir, le passé, est à la fois vivant, tragique et dérisoire. Tel est le fil ténu et secret qui relie les deux bouts de son œuvre, des chevaux gambadant sur le Karst aux cadavres figés et amoncelés des charniers de Dachau. Dans l’intervalle, des portraits et des autoportraits, des paysages arides de Dalmatie, des paysages toscans ou encore des vues fantomatiques de Venise, sa seconde ville de résidence après Paris, où sa femme la peintre Ida Barbarigo possède un palais.
 La vie de Music fait songer à celle d’un personnage de roman de Musil, ou d’Italo Svevo. La naissance à Gorizia, une enfance perturbée par la Première Guerre mondiale obligeant sa famille – dont le père est instituteur – à déménager en Autriche, en Styrie puis en Carinthie. Un voyage à Vienne où le jeune homme découvre Klimt et Schiele, des études aux Beaux-Arts de Zagreb, un séjour à Madrid en 1935, sur les conseils de son maître Babic, où le jeune peintre est fasciné par Le Greco et Goya. L’aridité de la Castille lui rappelle la Dalmatie ; il y retourne. En 1943 Music s’installe à Venise, l’année suivante il est arrêté par la Gestapo et doit choisir entre l’intégration dans la SS ou l’incarcération à Dachau. Ce sera Dachau. Libéré en 1945 il peut enfin jouir de la sérénité et de la lumière de Venise avant de s’installer à Paris en 1952, attiré par la vitalité artistique de la capitale française dans les années d’après-guerre.
Cette vie nomade et cosmopolite contraste avec une peinture statique, toute de retenue et de dépouillement, ascétique presque. Est-ce parce qu’il est né à la lisière du Karst, « un paysage de pierre, de terre sèche et de quelques buissons » que sa peinture est aussi « simple », sobre, aride même ? Pourtant elle a cette évidence, cette magie des espaces désertiques qui invitent à la méditation, où l’imagination supplée l’abondance, la prolixité. Comme l’écrit Jean Clair dans la préface du catalogue, Music est du côté de la transfiguration plutôt que de la figuration, de la peinture de la substance plutôt que de l’apparence, que ce soit dans ces portraits ou autoportraits de vieillards hiératiques au regard fixe qui rappellent les icônes byzantines ou dans ces cadavres décharnés, fixation intemporelle de l’épouvante concentrationnaire. Attiré dans sa jeunesse par l’art baroque, Music s’est ensuite tourné vers Byzance et vers le monde slave : les icônes, les fresques des monastères serbes, les mosaïques de Ravenne : « Ces mosaïques ont eu une influence sur moi puisque ma peinture est toujours restée plate, sans perspective et sans volume. » Chez Music l’économie des moyens ne concerne pas seulement le choix des motifs mais la peinture elle-même : des silhouettes, des découpes, des formes simplifiées avec rudesse, sciemment factices, des tracés inachevés. Une palette restreinte : beige, grège, marron, ocre, parfois un bleu, un orange ou un rouge, mais assourdi, en demi-teinte. « J’ai toujours peint avec un minimum de moyens. Je sais que la matière peut être très belle, mais cela reste de la matière sans spiritualité. » Peinture mate, fluide, mince, où souvent affleure la toile écrue, qui absorbe la lumière et joue des modalités tonales. Des paysages toscans évoqués par la crête des collines ou encore des vues vaporeuses de Venise d’où émergent peu à peu le dôme d’une église, la façade d’un palais.
« J’attends dans l’obscurité que les choses arrivent. Souvent ce sont des choses qui ont longtemps mûri, des souvenirs qui ressortent de l’oubli, des images dont il ne reste que l’essentiel. Quand les images arrivent, c’est merveilleux. Je les vois sortir de la toile, et je les peins comme ça, sans rien changer... » La peinture figurative de Music est une peinture visionnaire. Elle n’est ni illustrative, ni illusionniste, sa magie réside dans sa puissance d’évocation.

« Zoran Music, rétrospective », VEVEY (SUISSE), musée Jenish, musée des Beaux-Arts, av. de la Gare 2, tél. 41 21 921 29 50, 15 juin-22 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°549 du 1 juillet 2003, avec le titre suivant : Zoran Music, peintre visionnaire

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