Visite de la fondation Wanas

Wanås en suède, un jardin extraordinaire

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 21 août 2013 - 1155 mots

Près de Malmö, depuis plus de vingt ans, le domaine de Wanås dessine un jardin de sculptures unique en Europe où sont réunis les grands noms de l’art contemporain.

Avec soixante à quatre-vingt mille visiteurs par an, principalement suédois et danois, la Fondation Wanås n’est pas un secret pour tout le monde même si elle est quasiment inconnue en France. À l’occasion de l’exposition dans le jardin du Centre culturel suédois à Paris d’œuvres d’Anne Thulin prêtées par la collection de sculptures en plein air située à quelques dizaines de kilomètres de Malmö, la visite du domaine de Wanås a révélé des merveilles et un esprit expérimental inédit hautement recommandables.

Minimalisme
Ouverte de mai à octobre, la propriété privée de la famille Wachtmeister depuis plus de deux cents ans regroupe une exploitation laitière de quatre cent cinquante têtes de bétail, un manoir danois immaculé du XVIe siècle, divers corps de ferme imposants érigés à partir du milieu du XVIIIe siècle et, enfin, un parc forestier autour d’un plan d’eau. C’est dans ce jardin paysager que se répartissent quelque cinquante œuvres in situ d’artistes principalement scandinaves et américains.
L’aventure a débuté en 1987, lorsque Marika Wachtmeister, avocate dont l’adolescence a été new-yorkaise, décide d’inviter des artistes qu’elle admire à résider et travailler dans « ce cadre qui permet de pleinement prendre la mesure du temps ». La campagne suédoise est effectivement le lieu idéal pour prendre du recul, se mesurer à une nature pastorale élégante. Les premiers gestes posés sont dans une veine minimaliste à l’instar de ce filin tendu au-dessus de l’eau par Bernard Kirschenbaum (Cable Arc, 1987). Vingt ans plus tard, une Maman de Louise Bourgeois, une gigantesque araignée de métal, sera empruntée à une collection néerlandaise afin de célébrer avec davantage de monumentalité (et un colloque présidé par Griselda Pollock, excusez du peu) les deux décennies de la fondation Wanås.
Depuis, l’instigatrice du projet a cédé la direction artistique à Elisabeth Millqvist et Mattias Givell, tous deux désireux de continuer l’aventure en incluant davantage d’artistes non occidentaux. Et en veillant à une parité féminine dont Marika Wachtmeister s’est toujours souciée sans en faire toutefois un principe politique.

Expérience
La promenade dans le parc alterne les œuvres attendues dans pareil projet de sculptures en plein air comme avec la participation de Dan Graham. Situé près de l’eau, son pavillon de verre et miroir s’insère à la perfection dans le cadre. Tout comme les souches d’arbre en béton d’Allan McCollum insidieusement glissées au fil du parcours. D’autres sont plus inattendues, exceptionnelles même comme l’œuvre de Maya Lin. Peu connue en Europe, l’artiste a signé le mémorial à la guerre du Vietnam à Washington en 1982, assurant ainsi sa notoriété outre-Atlantique.
De ce côté-ci de l’océan, seul le domaine de Wanås peut s’enorgueillir de posséder une œuvre permanente de Lin, Eleven Minute Line (2004). Ligne fluide de terre surélevée comme un tumulus préhistorique, l’œuvre paysagère s’enroule et se délie sur cinq cents mètres au milieu d’une pâture. Les vaches y élisent souvent domicile. Les onze minutes du titre sont le temps nécessaire pour parcourir le site. La sculpture est donc une expérience physique entière, engageant temps et espace dans la conversation avec le visiteur. Juste à côté, un étrange chauffage trône en face d’une étable, un long tuyau d’alimentation reliant l’objet domestique au lieu de stabulation. Le Danois Tue Greenfort, invité en 2009 en résidence, a travaillé sur la source de chaleur que représente le lait collecté à la ferme. Symbolisant le réchauffement climatique généré par une entreprise agricole, même bio, sa sculpture fonctionnelle témoigne aussi d’un système ingénieux utilisé en hiver par les fermiers pour se chauffer à la chaleur du lait ! Enfin, Henrik Håkansson a créé une pure réserve au milieu du parc. Brutalement grillagée, la parcelle de deux mille cinq cents mètres carrés est interdite à quiconque, un morceau de sauvagerie au beau milieu de ce paysage aménagé, une belle réflexion sur notre rapport à la nature et à sa protection. Wanås ne cesse de se poser la question sans tomber dans le panneau de la bonne conscience écolo.

Communion
À côté de ces projets très spéciaux, la Fondation a offert à Jenny Holzer de produire son œuvre la plus longue : un mur de mille huit cents mètres en pierres sèches dont certaines comportent les fameux messages de l’artiste. L’œuvre serpente dans la forêt, croise les gestes de Marina Abramovicć ou de Gloria Friedmann, un mur courbe d’un rouge incendiaire dans ce havre de verdure. Les œuvres en roche abondent, de Richard Nonas (des alignements) à Mikael Lindahl (des pierres peintes), témoins d’un style opératoire classique. Mais Wanås sait alterner les genres avec bonheur comme lorsqu’elle reçoit Ann-Sofi Sidén qui, plutôt qu’un Manneken Pis, a créé une sculpture délicieusement « provoc’ », Fideicommissum (2000) : une promeneuse en bronze soulageant un besoin naturel accroupie au bord du lac ou la version très personnelle d’une fontaine !
Et comme si ce foisonnement ne suffisait pas, les anciens bâtiments de fermage désormais convertis en espaces d’exposition reçoivent un ensemble exceptionnel d’Ann Hamilton et des propositions temporaires comme celle de Jeppe Hein, très touchante. Le jeune artiste incontournable des années 2000 a mal vécu sa célébrité et fait ce que l’on appelle un « burn-out ». Depuis, il s’est converti au bonheur et au zen, les deux points d’inspiration de son exposition.
Dans le parc, il a aussi disposé de nombreux bancs publics blancs en pleine dérive, dont les lattes partent dans tous les sens et le bassin d’eau est désormais pourvu d’une sculpture inspirée du cirque de Calder. Dans le pavillon ouvert et clos à la fois, le visiteur se fait tour à tour objet de curiosité et scrutateur attentif, jouant d’un miroir en rotation au gré de l’air. La communion avec le lieu est alors totale.

Unique
Passer la journée à la Fondation Wanås n’a rien d’une anecdote. L’expérience y est unique, à la fois ce que l’on peut attendre d’un lieu qui partage certains traits de caractère avec son homologue limousin Vassivière, et totalement singulier par la qualité irréprochable de la présentation de la collection permanente et son « casting » international de haute volée.
D’une année sur l’autre, l’équipe ne sait jamais ce qui va rester dans le parc de ses invitations passées aux artistes. Jusqu’à présent, Marika Wachtmeister s’appuyait sur ces derniers pour faire ses choix, rencontrer de nouveaux créateurs. La nouvelle équipe tient à cet équilibre qui donne une cohérence certaine à l’ensemble. Peut-être le secret de ce trésor suédois.

Autour de la fondation

Informations pratiques. La Wanås Foundation, à Knislinge en Suède.

Ouvert jusqu’au 29 septembre du mardi au dimanche de 11 h à 17 h. Ouvert seulement les week-end au mois d’octobre de 11 h à 17 h. Tarifs : 14 et 11 euros. www.wanas.se

Anne Thulin, Double Dribble II, Institut Suédois à Paris, jardin, du mardi au dimanche de 12h à 18h, jusqu’au 29 septembre 2013, paris.si.se

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°660 du 1 septembre 2013, avec le titre suivant : Wanås en suède, un jardin extraordinaire

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