« Ut pictora poesis »

Le Journal des Arts

Le 9 septembre 2008

Figure clé de la littérature moderne, Stéphane Mallarmé fut aussi l’ami des impressionnistes, qu’il a défendus avec passion. L’exposition que lui consacre le Musée d’Orsay, en collaboration avec la Bibliothèque Jacques Doucet, met l’accent sur les liens privilégiés l’unissant aux artistes et dresse le portrait intime d’un homme curieux de toutes les audaces et modes de son temps.

PARIS - “Vous m’avez ébloui récemment avec ces Meules, Monet, tant ! que je me surprends à regarder les champs à travers le souvenir de votre peinture ; ou plutôt ils s’imposent à moi tels.” Peut-on imaginer plus bel hommage à la peinture que ces mots envoyés par Mallarmé au maître de Giverny en 1891 ? Critique d’art à ses heures, le poète a souvent exprimé ses affinités avec ses amis impressionnistes, qui “nous ont fait comprendre, à regarder les objets les plus habituels, l’enchantement qui serait le nôtre à les voir pour la première fois”. Cette sensibilité à la création de son temps, qu’elle soit picturale ou musicale, a nourri ses amitiés avec Manet notamment, ses projets d’ouvrages illustrés mais aussi son écriture, et justifie l’hommage qui lui est rendu par le Musée d’Orsay à l’occasion du centenaire de sa mort. Bâtir une exposition sur un écrivain, aussi célèbre soit-il, relève de la gageure, et en faisant une large place à la fraternité entre l’écrivain et les peintres, les organisateurs s’en sortent plutôt bien. Bien sûr, grâce à la Bibliothèque Jacques Doucet qui possède un fonds exceptionnel lié à Mallarmé, un rare ensemble de documents manuscrits est présenté dans des tables-vitrines. Il ne saurait évidemment être question, sous peine de se lasser, de s’arrêter devant chaque lettre ou brouillon, mais en papillonnant, le visiteur peut découvrir des trésors émouvants ou amusants. Là, ce sont de ludiques quatrains-adresses envoyés à ses amis, plus loin, les lettres en vers à l’intention de Mery Laurent, sa maîtresse, ou encore les dessins qu’il avait réalisés pour son fils Anatole malade. Ces notations variées peignent le portrait intime d’un artiste profondément humain, souvent drôle et d’une insatiable curiosité, loin de l’hermétique Génie – avec un grand G – livré en pâture à tous les lycéens de France.

À côté de l’aspect biographique, les rapports avec l’art et les artistes constituent l’autre fil conducteur de l’exposition, qui présente plusieurs portraits du poète par Manet, Renoir, Munch, Gauguin, Whistler ou Nadar, mais aussi les planches du Corbeau d’après Poe et de L’après-midi d’un faune par Manet. Quelques œuvres ayant appartenu à la collection de l’écrivain nous révèlent par ailleurs son goût sûr et audacieux, ainsi que la générosité de ses amis. Certaines d’entre elles, offertes par Gauguin (L’après-midi d’un faune) ou Rodin (Faune et nymphe), soulignent l’influence directe de Mallarmé sur ses contemporains. Mais le rapprochement du poète et des impressionnistes reste difficile à établir : qu’y a-t-il de commun entre la lumineuse évidence de Monet et consorts, et la prose contournée et volontiers hermétique de Mallarmé ? La réponse se trouve peut-être dans le commun “plaisir d’avoir recréé la nature touche par touche”, partageant “ce sentiment essentiel et absolu que la nature elle-même imprime sur ceux qui ont fait le vœu de tourner le dos à la convention.”

STÉPHANE MALLARMÉ (1842-1898)

Jusqu’au 3 janvier, Musée d’Orsay, 1 rue de Bellechasse, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 14, tlj sauf lundi 10h-18h, jeudi 10h-21h45, dimanche 9h-18h.

A lire

- Mallarmé, un destin d’écriture, sous la direction d’Yves Peyré, éd. RMN/Gallimard, 208 p, 156 ill. dont 36 coul., 290 F. ISBN 2-07-011605-0. - Mallarmé, écrits sur l’art, présentés par Michel Draguet, éd. GF Flammarion, 412 p. ISBN 2-08-071029-X.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°68 du 9 octobre 1998, avec le titre suivant : « Ut pictora poesis »

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