Mercredi 21 novembre 2018

Une vie en albums

Une relecture de l’œuvre de Jacques Henri Lartigue au Centre Pompidou

Le Journal des Arts

Le 27 juin 2003 - 800 mots

Jacques Henri Lartigue est un photographe très connu, qui a bénéficié de nombreuses expositions et publications. Il avait sa “fondation”? (donation à l’État en 1979), il est maintenant reçu au Musée national d’art moderne, ce qui implique une nouvelle et énième forme de reconnaissance. Et aussi, une relecture d’un travail photographique qui se dérobe à l’analyse au fur et à mesure qu’on tente de le cerner.

PARIS - Depuis les années 1960 (lorsqu’il a commencé à être “reconnu”), Jacques Henri Lartigue (1894-1986) a toujours fait figure d’inclassable dans l’histoire de la photographie, malgré une exceptionnelle persévérance d’activité sur presque quatre-vingt-dix ans ! En tant qu’éternel amateur, il n’avait guère qu’une place marginale dans une discipline (l’étude de la photo) en cours d’élaboration autour de notions qui lui étaient étrangères, la photographie d’art, ou un certain art de la photographie – celui que l’on trouve précisément au musée. Né en 1894, dans la haute bourgeoisie très fortunée, enfant choyé et chétif qui ne grandira jamais vraiment, il se réfugie dès sept ans dans ce monde factice d’images faciles à faire (des photographies instantanées) par lesquelles on se crée un miroir de sa propre vie, non nécessairement conforme à la réalité. En tant que peintre – peu apprécié, mais y croyait-il lui-même ? –, il savait mesurer la difficulté de cet art, en comparaison de ses amusements photographiques que personne n’aurait placé au même niveau.

Un “empailleur des choses”
Le “reclassement” du travail photographique de Lartigue commence en 1963, lorsque le département Photographie du Museum of Modern Art (MoMA) de New York lui consacre une exposition qui fait de son travail le prototype du modernisme, fournissant par là un ancêtre aux jeunes photographes américains de la rue dont le MoMA allait assurer la promotion. L’actuelle exposition Lartigue du Centre Pompidou débute à juste titre par une reconstitution de l’accrochage de 1963, réactualisation de travaux anciens d’où ressort clairement la construction progressive d’un “mythe Lartigue”. Est-ce pour apporter une retouche à ce mythe que le Musée national d’art moderne accueille avec faste les albums, face restée cachée de cette activité méthodique ? Lartigue, en effet, a constitué pendant plus de cinquante ans des albums, toujours au format à l’italienne, à raison de deux par an, collant et annotant lui-même ses tirages.
En présentant cent (sur cent trente au total) de ces albums en un parcours scénographique impeccable, chaque album exhibant une double page (un verso, un recto), l’exposition “L’album d’une vie” choisit de décliner la vie des albums eux-mêmes comme représentative du syndrome photographique de Lartigue, quitte à s’engager dans une nouvelle lecture mythifiante. Car ces ouvrages sont eux aussi une construction : remaniés voire complètement réélaborés tardivement à partir d’anciens albums défaits (ceux qui allaient de 1900 à 1927), ils laissent filtrer un isolement, un évitement plus qu’un engagement, comme si la vraie vie était toujours à côté. Lartigue y apparaît “non concerné” par l’état du monde, toujours replié dans les mondanités qu’il semble subir sans joie, “inconsolable et insatisfait” (Martine d’Astier). La stricte exposition d’objets muets par nature, sans aucune contextualisation (deux guerres mondiales vécues sans atteinte sensible…), appuyée sur le déploiement mural de quantité d’aphorismes plats, extraits de son journal, laisse un doute sur la part de sincérité et d’authenticité de toute son activité photographique et sa mise en album – passée la verve insouciante et créative de sa prime jeunesse. Ce n’est pas l’incontestable réussite esthétique de beaucoup de ses photographies, vues et revues – et souvent sans équivalent  –, qui est en cause (elles sont d’ailleurs ici peu montrées) : plutôt le double parti pris de tirer Lartigue vers l’artiste multiforme et vers la captation du bonheur. Il est très illusoire de vouloir en faire un peintre-photographe-écrivain : le peu d’exemples de peintures et de textes qui figurent là en sont la preuve. Quant à “retenir ce qui sans cesse passe” comme il le dit, n’est-ce pas assigner à la photographie un rôle mythifiant qu’elle ne peut tenir ; page après page, les albums disent très bien que la photographie est un piège, qui ne retient qu’un leurre, des témoignages qu’on fait semblant de prendre pour des indices de bonheur ; et l’on occulte l’interrogation sur le contenu même des albums, sur la “suite dans les idées” qu’ils peuvent induire. Le remplissage d’un album n’est-il pas proportionné au vide qu’il veut combler ? Lartigue lui-même, très lucide sur ses incapacités, n’avait-il pas écrit ceci (réitéré sur les murs de l’exposition) : “Je ne suis pas photographe, écrivain, peintre, je suis empailleur des choses.”

JACQUES HENRI LARTIGUE, L’ALBUM D’UNE VIE, 1894-1986

Jusqu’au 22 septembre, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj sauf mardi 11h-21h ; cat. sous la direction de Martine d’Astier, Quentin Bajac et Alain Sayag, Centre Pompidou/Seuil, Paris, 2003, 69 euros. ISBN 2-02-060511-2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°174 du 27 juin 2003, avec le titre suivant : Une vie en albums

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