Une trêve culturelle

Sous le règne d’Albert et Isabelle, des arts florissants

Le Journal des Arts

Le 9 septembre 2008

Après l’exposition de l’Escurial qui retraçait le règne de Philippe II, le Cinquantenaire offre au public un panorama historique et culturel du règne de l’archiduc Albert et de son épouse Isabelle, sur lequel s’est ouvert le XVIIe siècle. Mise en scène de l’histoire, l’exposition demande plus que la simple lecture de panneaux didactiques qui ne peuvent épuiser la diversité des témoignages réunis.

BRUXELLES - Fille de Philippe II, Isabelle reçoit de son père la gestion des Pays-Bas. Mariée à l’archiduc Albert d’Autriche, elle arrive à Bruxelles en 1599. Les Pays-Bas sont alors divisés par la guerre civile, et la politique madrilène soulève un mécontentement qui, en 1568, conduit à un soulèvement. Après les épisodes sanglants de la répression, Alexandre Farnèse avait ramené les Provinces du Sud sous l’autorité espagnole. Fragiles, les Pays-Bas du Sud doivent panser leurs plaies et se consolider. La ligne de conduite d’Albert et Isabelle sera simple : pacifier – par la force, comme à Ostende – et régner sur un état amputé dont l’identité reste à forger. La trêve de douze ans signée en 1609 y contribuera. L’archiduc et son épouse lancent de nombreuses initiatives pour restaurer l’économie, stimuler l’industrie, réformer la justice. L’ambition culturelle d’une cour cosmopolite y puise sa pertinence politique.

L’esprit de cour
L’exposition montée par une équipe d’historiens de l’Université catholique de Louvain, dirigée par Luc Duerloo, illustre la diversité de cette politique, qui tranche avec le rigorisme calviniste des Provinces du Nord sans céder à l’emphase des grandes cours. Dans les deux premières sections, les protagonistes sont campés dans les différentes étapes de leur vie. Mais pourquoi avoir d’entrée de jeu séparé les représentations d’Albert et d’Isabelle pour les opposer, alors que l’image même que ceux-ci tentèrent d’imposer insistait sur l’unicité de leur pouvoir ? Aux portraits répondent les nombreux documents historiques, certains spectaculaires comme les chevaux “empaillés” de l’archiduc qui ont été analysés pour l’occasion.

Le couple attire peintres, architectes, humanistes et compositeurs : Pierre-Paul Rubens et Jan I Bruegel, Jacques Francquart et Wenzel Coebergher, Juste Lipse et Peter Philips. Le cœur de l’exposition est consacré au développement culturel de la Cour. Structurée selon la symbolique des cinq sens, elle montre au visiteur quelques pièces majeures, comme l’extraordinaire La Vue et l’Odorat de Jan Bruegel l’Ancien, venue du Prado, ou le double portrait panoramique peint par l’atelier de Rubens et Jan I Bruegel. On regrettera parfois que les commissaires aient jugé opportun de se soumettre aux élans de bigoterie d’Isabelle en reléguant les œuvres de Spranger ou de Hintz l’Ancien, jugées érotiques et donc peu appréciées de l’archiduchesse. Ailleurs, la mise en scène choque dans ses effets lorsque les deux parties du Défilé des serments, du Victoria & Albert Museum sont séparées pour se muer en triptyque, accueillant, au centre, le Défilé des métiers sur la Grand’Place de Denis van Alsloot.

Une parenthèse baroque
Le désir de paix, l’esprit de fête, la soif d’harmonie et le besoin de connaissances justifient la présentation de pièces exceptionnelles. Qu’il s’agisse d’armures de parade ou d’instruments scientifiques, l’exposition offre au Cinquantenaire l’occasion de dévoiler nombre de pièces d’exception, dont plusieurs proviennent de ses propres collections.

À Bruxelles comme à Mariemont ou Tervuren, la Cour devient ainsi un lieu d’émulation intellectuelle et artistique. Le baroque y prend une coloration flamande en s’enracinant dans une tradition séculaire que la noblesse reprend et diffuse largement. L’élan se brise en 1621, lorsque l’archiduc Albert meurt quelques mois après Philippe III. Sans héritier, les provinces du Sud reviennent sous l’autorité de Philippe IV. À la recherche d’un succès militaire, ce dernier rompra la trêve en 1621, et engagera une série de campagne qui s’achèveront, en 1648, avec le désastreux traité de Westphalie.

Désapprouvant cette politique, Isabelle regagnera Madrid vêtue en tertiaire franciscaine. Elle entrera au couvent Descalzas de Madrid, auquel elle offrira la série de tapisseries de l’Eucharistie dessinée par Rubens. Rappelée aux Pays-Bas par Philippe IV, elle s’éteindra à Bruxelles, sans faste ni gloire, en 1633. Une parenthèse se referme. Elle méritait bien une exposition.

ALBERT %26 ISABELLE (1598-1621)

Jusqu’au 17 janvier, Musée du Cinquantenaire, 10 Parc du Cinquantenaire, 1000 Bruxelles, tél. 32 2 741 73 13, tlj sauf lundi et jf 10h-17h ; www.kmkg-mrah.be. Catalogue 310 p., 1 650 FB.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°69 du 23 octobre 1998, avec le titre suivant : Une trêve culturelle

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