Mode

Une histoire des vêtements tapageurs

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2017 - 721 mots

Le Musée des arts décoratifs s’intéresse aux habits ayant fait scandale du XIVe à nos jours. L’exposition étudie les codes vestimentaires, leurs redéfinitions incessantes et transgressions.

PARIS - « On m’a beaucoup posé la question », commente Denis Bruna lorsqu’on lui demande pourquoi l’exposition « Tenue correcte exigée » dont il est le commissaire ne comprend pas de « burkini ». Ce type de maillot de bain, conçu dans les années 2000 à destination des femmes musulmanes désireuses de profiter de la plage tout en restant couverte, aurait en effet sa place dans l’exposition du Musée des arts décoratifs consacrée aux vêtements qui ont suscité le scandale en Occident depuis le XIVe siècle. Rappelons que ce vêtement a été l’été dernier l’objet d’une forte polémique : son port a été interdit sur plusieurs plages par des arrêtés municipaux, lesquels ont été en partie désavoués par le Conseil d’État.

S’il est absent du parcours, le burkini est néanmoins évoqué dans la préface et l’introduction du catalogue. « Le burkini relève bien des problématiques étudiées dans cette exposition : celles du corps dévoilé ou couvert, des infractions faites à la norme vestimentaire, aux codes et aux valeurs morales, de la liberté ou non laissée aux femmes de s’habiller comme elles le souhaitent. Il témoigne d’un renversement des codes vestimentaires, puisque aujourd’hui des autorités municipales demandent aux femmes de porter une tenue de bain, tel le bikini, que des décrets interdisaient soixante-dix ans plus tôt sur ces mêmes plages », écrit Denis Bruna. Alors, craignait-il de présenter un vêtement qui a suscité récemment un vaste clivage ? Le commissaire invoque plutôt le calendrier. « Les polémiques autour du burkini ont éclaté en août, alors que le contenu de l’exposition et de son catalogue était déjà bouclé, explique-t-il. En tant qu’historien des vêtements, c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup et sur lequel j’écrirai peut-être, mais que je connais encore mal. »

Convenances et libertés
Si on peut regretter que les Arts décoratifs aient manqué l’occasion de s’emparer de l’« affaire du burkini » en lui accordant le regard distancé de l’institution muséale, on aurait tort de juger l’exposition au travers de ce qu’elle n’expose pas.

Parmi l’impressionnante sélection de vêtements, accessoires, peintures, photographies, films – qui émanent des fonds du Musée des arts décoratifs et de multiples prêteurs –, nombreuses sont les pièces à illustrer de manière pertinente les tensions qui, de tout temps, se sont cristallisées autour des normes vestimentaires. Des normes dont l’incessante redéfinition s’est traduite en lois, manuels de bonne conduite et traités de savoir-vivre qui ont défini un « savoir-se vêtir » en fonction du statut de la personne, de l’âge et des circonstances, comme en atteste dans la première salle des ouvrages dont les auteurs vont d’Érasme (La Civilité puérile, 1530, bibliothèque municipale de Lyon) à Nadine de Rothschild.

Si le parcours réserve une place aux vêtements respectant les convenances édictées – telle cette robe à la française (vers 1775, Musée des arts décoratifs) qui répond parfaitement aux exigences de l’étiquette –, ce sont les habits transgressifs qui se distinguent : ainsi cette chaussure « à la poulaine » (XIVe siècle, Musée de Londres) qui allongerait le gros orteil d’une manière qui fut jugée « trop » animale ; la « trop » familière robe chemise, en vogue sous le règne de Louis XVI (robe de Mme Oberkampf, Musée de la toile de Jouy, Jouy-en-Josas) qui scandalise le Salon de 1783 lorsqu’elle est portée par Marie-Antoinette dans un portrait officiel ; ou les minijupes des sixties qui ont été interdites dans les établissements scolaires ou au Sénat parce qu’elles dévoilaient « trop » les jambes…

Plutôt que de suivre doctement la chronologie, les vitrines ont le bon goût de mettre en scène des vêtements de même type mais de différentes époques. Une manière de montrer la persistance des préjugés qui accompagnent certains vêtements, tels les manteaux vus comme un signe de petite vertu au XVIIIe siècle ou les sweats à capuche associés à la délinquance au XXe siècle. Pour d’autres encore le code s’est inversé. Ainsi le smoking porté au XIXe par l’homme dans des circonstances décontractées qui deviendra, au siècle suivant, la norme de l’élégance et de la distinction.

Tenue correcte exigée !

Commissaire : Denis Bruna, conservateur au Musée des arts décoratifs
Nombre de pièces : environ 300 pièces

Tenue correcte exigée ! quand le vêtement fait scandale

Jusqu’au 23 avril 2017, Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris, tlj sauf lundi 11h-18h, entrée 11 €, www.lesartsdecoratifs.fr. Catalogue, 215 p., 49 €.

Légende Photo :
Christian Kröner, Scène de brame au Brocken, 1885, huile sur toile, 123 x 178 cm, Museum der bildenden Künste, Leipzig. © Photo : InGestalt Michael Ehritt.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°470 du 6 janvier 2017, avec le titre suivant : Une histoire des vêtements tapageurs

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque