Vendredi 14 décembre 2018

Une création sans suite

Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2000 - 675 mots

L’impact de la statuaire primitive, en particulier des masques africains, sur certains grands artistes européens, tel Picasso, est bien connue. On sait moins en revanche qu’un artiste comme Fernand Léger, essentiellement intéressé par la vie moderne et tout occupé à célébrer la mécanisation, y fut également sensible. Brièvement, toutefois. Le temps de mettre sur pied un ballet, La Création du monde.

GENÈVE - Réalisé sous la direction de Rolf de Maré, fondateur des Ballets suédois, La Création du monde est le fruit de la collaboration de Blaise Cendrars (1887-1961) pour l’argument, de Darius Milhaud (1892-1974) pour la musique, et de Fernand Léger (1881-1955) pour le décor et les costumes. Fernand Léger avait d’ailleurs réalisé, en 1922 et également pour les Ballets suédois, les décors et costumes de Skating Rink. Le scénario, alors, était de Ricciotto Canudo et la musique d’Arthur Honegger. Le ballet ne récolta que des sifflets. Le 25 octobre 1923 au Théâtre des Champs-Élysées à Paris La Création du monde fit un peu mieux lors de sa première ; même si pour le critique des Nouvelles littéraires “l’auditoire ne l’a pas su très nettement saisir...” et que beaucoup “n’y entendirent que du bruit, baroque, improvisé et sans expression”. Il sera reconstitué en décembre par le Ballet du Grand Théâtre et l’ensemble Contrechamps. Le spectacle est syncopé par des rythmes de jazz et – selon les dires de la femme de Darius Milhaud – s’apparente plus à un décor en mouvement qu’à un véritable ballet. Mais c’est une scénographie nouvelle, résolument moderne, qu’inventent ses auteurs. Même s’il y a déjà eu les expériences de Diaghilev avant-guerre et le fruit d’une rencontre entre Picasso et Stravinski.

C’est autour de cet épisode de La Création du monde, assez caractéristique des années vingt, autour de son contexte, de ses acteurs, que s’articule l’exposition permettant à tout une époque de revivre. Le parcours remémore tout d’abord quelques préalables, en présentant les récits et descriptions faits depuis le XVIIIe siècle par des découvreurs tels que James Cook, Savorgnan de Brazza, Richard Parkinson ou Elio Modigliani, l’oncle du peintre et en y associant les objets présentés dans ces écrits ; objets tirés de la collection constituée par Josef Müller (1887-1977) puis développée par Monique et Jean-Paul Barbier-Mueller, sa fille et son gendre.

Cette introduction par des sculptures historiques magnifiques (les trois massues Maori, que le visiteur découvre immédiatement sur sa droite, ou l’appuie-nuque fidjien, qui suit peu après) relativise la thèse de la découverte de l’art primitif par les artistes français. Une deuxième section aborde l’influence de cet art sur les œuvres des pionniers de la création moderne. À travers quelques confrontations pertinentes, comme ce masque ventre Makondé (Tanzanie) qu’on retrouve formant le corps de l’Acrobate peinte en 1925 par Georges Rouault, ou comme cette Tête (1926) de Max Ernst, dont le profil ciselé possède quelque ressemblance avec le masque polychrome de l’archipel Bismarck, accroché à côté pour comparaison.

La maquette du décor original
Le visiteur, ensuite, est amené devant la maquette du décor original de La Création du monde que Léger a imaginée en se référant uniquement à des images vues dans un livre de Carl Einstein, présenté au début de l’exposition. Puis s’ouvre une partie didactique sur les Ballets suédois, sur la “crise nègre” – selon les termes de Cocteau – qui envahit le Paris des années vingt, et sur chacun des trois auteurs, Cendrars, Milhaud et Léger. Cette partie est égayée par des affiches, des photographies, des films et des exemples musicaux. La fin met en parallèle les dessins préparatoires de Léger et des exemples de sculptures primitives. Le parcours s’achève en montrant que la parenthèse du ballet n’a pas eu d’influence sur la poursuite du travail pictural de Fernand Léger.

- LA CRÉATION DU MONDE. FERNAND LÉGER ET L’ART AFRICAIN DANS LES COLLECTIONS BARBIER-MUELLER. Musée d’art et d’histoire (rue Charles-Galland 2, Genève, tél. 41 022/418 26 00). Tlj sauf 10-17 h. Jusqu’au 4 mars. La reconstitution du ballet de 1923 aura lieu les 15, 16 et 17 décembre (loc. dès le 14 novembre au 022/418 33 52).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°115 du 17 novembre 2000, avec le titre suivant : Une création sans suite

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