Mercredi 20 février 2019

Un tour des galeries (I)

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996 - 1634 mots

PARIS : PAROLES ET GRAFFITI

Les artistes sont quelquefois bavards, écrivent des livres ou s’expriment directement sur la toile, s’engagent politiquement sous des formes très diverses. L’activisme contre le sida a remis au goût du jour l’idée de l’art militant et de son efficacité supposée. Le phénomène, naturellement, n’a rien de nouveau ; aussi commencera-t-on cette rubrique avec Fougeron. Né en 1913, proche du parti communiste, il n’a cessé depuis ses premières expositions, avant-guerre, de faire de la peinture un instrument politique. "De la négritude" est le titre de sa nouvelle exposition à la galerie Jacques Barbier (58, rue de l’Hôtel-de-Ville, 48 87 56 67), qui se tient jusqu’au 13 avril.

Efficacité sociale maximale
Certains jeunes artistes cherchent eux aussi, et spécialement aux États-Unis, à pourvoir leur travail d’une efficacité sociale maximale. "Pas­sage à l’acte", un titre approprié pour l’exposition, réunit entre autres Nan Goldin, Zoe Leonard, Catherine Opie à la galerie Jennifer Flay (7, rue Debelleyme, 48 87 40 02) jusqu’au 20 avril. L’expérience de ce passage à l’acte a pour l’heure témoigné davantage des limites et des ambiguïtés du système artistique que de sa capacité à s’ouvrir. Nul, par exemple, ne sait exactement pour qui roule Ben Vautier, même s’il n’a pas varié dans le choix de ses cibles ni dans la façon de les viser. Sa prestation à la galerie Jérôme de Noirmont (38, avenue Matignon, 42 89 89 00), du 2 avril au premier juin, ne nous donnera sans doute pas la clé de l’énigme, si énigme il y a. Avec les professionnels de l’humour, il en va tout autrement : ils n’ont qu’un objectif, qui ne se greffe sur aucun sentiment d’échec. De là leur entrain, aussi étranger à l’art qu’à ses névroses. Bretécher, Cabu, Willem, parmi d’autres, sont réunis à la Galerie (9, rue Guénégaud, 43 54 85 85), à l’enseigne de "Dessins d’humour, dessins d’humeur", jusqu’au 27 avril.

Changement d’horizon : Christian Bonnefoi fut lontemps perçu plutôt comme un théoricien de la peinture que comme un artiste. Les années passant, et la théorie n’ayant pas tenu toutes ses promesses, il est devenu plus peintre, ce dont devrait témoigner son exposition intitulée "Stations" à la galerie de France (54, rue de la Verrerie, 42 74 38 00), qui se poursuit jusqu’au 13 avril.

Virulence du vocabulaire plastique
Karel Appel, ancien membre de Cobra, a entretenu de nombreux liens privilégiés avec des écrivains et des hommes de théâtre. La galerie Lelong (13, rue de Téhéran, 45 63 13 19), présente du 4 avril au 15 mai, un choix de peintures des années cinquante à aujourd’hui illustrant ses intérêts littéraires, traduits dans un vocabulaire plastique qui n’a rien perdu de sa virulence. Même sorte d’horizon pour Joël Kermarrec, même s’il marque une prédilection certaine pour la poésie, dont la petite rétrospective qui se tient à la galerie Claude Lemand (16, rue Littré, 45 49 26 95) montrera l’ampleur jusqu’au 27 avril.

Une gravité délibérée
Ulrich Rückriem fut le fer de lance de la sculpture allemande "minimaliste", et l’on connaît ses imposantes œuvres de pierre, parfois à l’aspect funéraire, à tout le moins empreintes d’une gravité délibérée. La galerie Liliane et Michel Durand-Dessert (28, rue de Lappe, 48 06 92 23), qui a déjà montré son travail à plusieurs reprises, récidive jusqu’au 20 avril.
 
Vidéaste, Gary Hill s’est imposé ces dernières années comme l’un des meilleurs artistes du genre. La galerie des Archives (4, impasse Beaubourg, 42 78 05 77) propose jusqu’au 13 avril deux séries de travaux. Il faut encore mentionner la double exposition qui se tient à la galerie Thaddaeus Ropac (7, rue Debelleyme, 42 72 99 00) jusqu’au 20 avril, réunissant d’une part Christian Eckart, et d’autre part Carroll Cunham, Peter Halley, Mary Heilmann, Jonathan Lasker et Fabian Marcaccio. Koen Theys, Torie Begg et Franz Graf investissent les différents espace de la galerie Renos Xippas (108, rue Vieille-du-Temple, 40 27 05 55) jusqu’au 13 avril, tandis que l’on verra les modules de chiffres digitaux de l’artiste japonais Tatsuo Miyajima à la galerie Froment & Putman (33, rue Charlot, 42 76 03 50) du 16 avril au 1er juin, ainsi qu’à la Fondation Cartier du 12 avril au 19 mai.

BRUXELLES : "DÉPÔT" DE PANAMARENKO

Réagissant au terme de "bureau" par lequel nous avions résumé l’essentiel des activités actuelles d’Isy Brachot (JdA n° 22 février, p. 8) ce dernier s’est insurgé contre une interprétation trop étroite du parti pris d’originalité qui motive la politique de la galerie Christine et Isy Brachot, désormais vouée au seul Panamarenko. L’espace se veut expérimental tant dans sa philosophie que dans les services qu’il offre (bibliothèque, centre de recherche, salle de conférence), et si Isy Brachot reste un des maîtres respectés du marché de l’art moderne de haut niveau, avec Magritte pour étendard, l’espace de la rue Villa Hermosa constitue la vitrine non exclusive du laboratoire Panamarenko. Certains (et j’en suis personnellement) regretteront sans doute l’époque où la galerie Brachot offrait à Bruxelles la possibilité non seulement de découvrir ce qui se faisait en Europe ou aux États-Unis, mais de voir surgir de jeunes personnalités artistiques aussi riches que celles d’un Michel Mouffe ou d’un Xio-Xia.

Univers ludico-machiniste
On retrouvera donc, chez les Brachot, Panamarenko avec la deuxième phase de son "North Sea Depot". Dans ce "Pepto Bismo-études", l’artiste met en place une nouvelle pièce de son univers ludico-machiniste. L’étude connaît une telle emphase que la réalisation passerait pour un leurre. La technologie s’y abîme dans un travail d’une précision que l’inutilité – fondement poétique de la démarche de l’artiste – rend impérative (8 rue Villa Hermosa).

Après quelques difficultés, Baronian inaugure une nouvelle galerie avec un artiste qu’il a toujours défendu et qui lui reste cher : Patrick Corillon. Ce dernier poursuit son investigation romanesque autour du personnage imaginaire d’Oscar Serti. Carillon présente ici des bribes de récits inachevés et lacunaires, en invitant le spectateur à ne pas se satisfaire de ces fragments figés. L’œuvre relève de la trace, textes abandonnés et objets investis arbitrairement d’un rôle de mémoire. Chacun pourra non seulement les interpréter, mais aussi prolonger le récit jusqu’à se forger sa propre vérité quant à la destinée d’Oscar Serti (20 boulevard Barthélémy).

Paysages stéréoscopiques
Après Art and Language, Velghe & Noirhomme offrent leurs cimaises aux paysages photographiques de Stephen Sack. L’artiste interroge toujours l’idée de réalité en s’appuyant sur l’image fixée par l’objectif. Celui-ci relève d’une mémoire qui, bien qu’automatique, n’en reste pas moins subjective. Partant de paysages stéréoscopiques qu’il photographie en une seule prise, Stephen Sack offre un sens nouveau à l’image. Privée de l’artifice de la troisième dimension, le paysage se dédouble sans être totalement le même (jusqu’au 20 avril, 1 rue de la Régence).

Chez Fred Lanzaenberg, jusqu’au 6 avril, Malgorzata Paszko présente ses "Intérieurs". L’univers du peintre opte pour l’intimisme de l’appartement. Dans une veine qui évoque Bonnard ou Vuillard, le peintre déploie un univers mouvant. L’élément décoratif offre à la couleur les motifs d’une dérive sensuelle et gracile. Le pinceau court et entraîne le regard dans la trame, serrée comme un tapis, des lignes et des points. Le travail est dense, baroque et joyeux. Il évoque la chaleur d’un univers familial, dont la sérénité reste sourde au chaos ambiant (9 avenue des Klauwaerts).

Après d’imposantes transformations, la galerie Bastien rouvre avec une présentation des œuvres récentes de François Boisrond. La figuration libre conserve ici sa fraîcheur juvénile, et le pinceau incisif n’a pas renoncé à une apparente simplicité qui masque en fait la subtilité des compositions. La figuration rend monumentaux les objets du quotidien et affirme un attachement profond à l’existence (61 rue de la Madeleine).

SUISSE : LE CD-ROM D’ARTISTE

Après l’emballage du Reichstag de Berlin, la Contemporary Art Gallery à Zurich (35, Claridenstr., tél. 1 201 67 43) présente des lithographies, collages, sérigraphies et photographies originales de Christo et Jeanne-Claude jusqu’au 20 avril. L’exposition propose aussi bien des œuvres remontant aux années quatre-vingt que celles portant sur le futur projet d’une intervention sur des rivières de l’Ouest des États-Unis.

Confrontation des plus audacieuses, à la galerie FriArt à Fribourg (22, Petites Rames, tél. 37 232 351), entre Renée Green et Dominique Gonzalez-Foerster, jusqu’au 26 mai : celle de deux conceptions de la communication et de la narration. À travers le thème du film, déjà abordé avec l’artiste italienne Eva Marisaldi dans une publication et une exposition genevoise à la galerie Analix, chacune pose sa propre trace du souvenir, que ce soit à travers des objets de la vie quotidienne ou par ce qui constitue un nouveau langage, tel le CD-Rom.

Hymne à la sensualité
Plus classiquement, la galerie Nathan à Zurich (7, Arosastr., tél. 1 422 45 50) privilégie l’objet en exposant la sculpture de l’Espagnol Baltasar Lobo (1910-1993) jusqu’au 4 mai. Hymne aux formes du corps, à la sensualité, cet artiste, qui a été l’ami d’Henri Laurens, partage avec lui une recherche dynamique de la composition, mais avec beaucoup moins d’invention.

Fifo Stricker, à la galerie Patrick Cramer à Genève (13, rue de Chantepoulet, tél. 22 732 54 32), propose jusqu’au 30 avril des dessins, gravures et aquarelles ré­centes, consacrées notamment aux animaux. Attiré par la fantaisie des formes comme des couleurs, il parvient à transformer la réalité et à inventer un langage original dont la nature est l’élément essentiel. Du reste, l’exposition s’accompagne du livre Pantanal fragil – une région vierge du Brésil –, réalisé en collaboration avec l’artiste.

Prolongée jusqu’à la mi-avril, l’exposition de P. A. Ferrand à la galerie Patrick Roy à Lausanne (16, Côtes de Montbenon, tél. 21 323 74 09) impose une nouvelle  réflexion sur la peinture avec ses "Essential Paintings". Empreinte d’une dimension métaphysique, l’œuvre de cet artiste suisse constitue une redéfinition du terme peinture et, plus particulièrement, une réflexion sur la qualité de la couleur et l’impact des contrastes colorés. Une démarche intéressante, bien qu’elle flirte parfois avec la démonstration.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Un tour des galeries (I)

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