Vendredi 25 septembre 2020

Musée

Paris

Un portrait bancal de Jacques Chirac

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2016 - 847 mots

PARIS

Le Musée du quai Branly - Jacques Chirac rend un hommage justifié, mais confus et trompeur, à l’ancien président à l’occasion de l’anniversaire des 10 ans du lieu.

Le portrait prétendument culturel de Jacques Chirac que présente actuellement le Quai Branly n’est pas exempt de reproche, aussi convient-il d’en énumérer dès maintenant les circonstances atténuantes afin de relativiser les critiques qui vont suivre.

D’abord il n’est pas contestable que le Quai Branly devait rendre hommage à son initiateur, un homme sincèrement passionné par les arts extra-européens. Ensuite un hommage est un hommage, et l’on doit accepter une certaine part de complaisance. Enfin une exposition-portrait est un exercice techniquement difficile. Pour autant ces contraintes n’empêchent nullement une scénographie compréhensible et un portrait sincère, ce qui n’est pas le cas ici.

Un parcours thématique peu adapté
La lisibilité de l’exposition est en effet très confuse. Un parcours thématique a été préféré à un déroulé chronologique, jugé peut-être trop scolaire. Or la disposition de la mezzanine Est, deux corridors formant un « U », impose un choix chronologique pour un portrait, d’autant plus que la signalétique met fortement en évidence les repères temporels. Le visiteur ne cesse ainsi de faire des allers-retours dans le temps qui perturbent la compréhension du propos. La cinquantaine de stations qui jalonnent le parcours sont toutes construites selon un même schéma : un grand panneau explicatif comportant un texte principal, des textes subsidiaires et photographies, puis des œuvres plus ou moins en rapport avec le sujet, et plus ou moins distantes du panneau.

Le découpage principal qui épouse les deux branches du « U » n’est pas non plus d’une clarté absolue. La première partie décrit le contexte culturel du siècle tandis que la seconde partie raconte la geste de Jacques Chirac. Le premier sous-chapitre thématique démarre pourtant bien : en cinq stations, de la Vénus hottentote (1789-1815) à l’exposition des « Magiciens de la Terre » (en 1989), il relate le changement du regard occidental sur les cultures lointaines, accompagné de repères biographiques sur Jacques Chirac. Mais dès la deuxième sous-rubrique de la première partie supposée simplement contextuelle, Jacques Chirac est mis en scène : ses rencontres avec Aimé Césaire, la panthéonisation d’Alexandre Dumas, sa promotion de la diversité culturelle. Il en sera de même jusqu’à la fin de cette partie.

Le choix des œuvres n’est pas non plus toujours pertinent. Que fait l’Homme qui marche d’Alberto Giacometti, en support visuel de la création de l’Unesco ? N’y avait-il pas d’œuvres commandées à des artistes non européens pour décorer les locaux de l’organisation internationale ? Plus curieux, dans la station consacrée à l'inauguration de la bibliothèque d'Alexandrie, une image tirée du Nouveau Testament illustre un discours de l’ancien président évoquant « la Bible des Juifs ». Par ailleurs, cette représentation de saint Luc et la Vierge a été réalisée au Mexique colonial. Il eût été plus judicieux de faire l’inverse : choisir un thème extra-européen illustré positivement par un artiste occidental.

Un portrait biaisé
Une fois admis le fait qu’aucune logique ne prévaut dans le parcours, on prend de l’intérêt à passer d’une station à l’autre et à relever ce qui relie avec plus ou moins de pertinence l’homme Chirac et l’Histoire. Sauf que le portrait culturel annoncé déborde largement de la thématique des arts non occidentaux et penche nettement du côté de l’hagiographie incomplète. Que vient faire la station sur l’abolition de la peine de mort à côté de la première rencontre de Jacques Chirac avec le chef Raoni ? Pourquoi rappeler le discours du Vél’d’Hiv (16 juillet 1995) ? Pourquoi une station spécifique sur ses relations avec Georges Pompidou alors que le sujet aurait pu être mentionné dans celle qui suit, consacrée à l’ouverture du Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou ?

La station « Refus de la guerre en Irak », qui n’a que peu de liens avec la culture, est particulièrement illustrative de cette confusion trompeuse plus ou moins délibérée. Après avoir évoqué le discours de Dominique de Villepin à l’ONU, le panneau rapporte l’adoption d’une jeune réfugiée vietnamienne par le couple Chirac dont « le sort fait écho à celui de Kim Phuc », rendue célèbre par cette terrible photographie la montrant nue, fuyant un bombardement au napalm. La référence forcée à Kim Phuc trouve son explication par la présence d’une sculpture en ivoire d’éléphant (!) représentant l’enfant. Précisons qu’il s’agit là d’une œuvre de l’artiste contemporain Adel Abdessemed, appartenant au collectionneur François Pinault, par ailleurs « généreux » mécène de l’exposition.

De deux choses l’une, soit c’est un portrait culturel et l’exposition devait s’en tenir là, soit c’est un portrait tout court et il convenait de montrer aussi le bilan du candidat de la « fracture sociale ».
Le commissariat de l’exposition a été assuré par Jean-Jacques Aillagon, ancien directeur des affaires culturelles de la Ville de Paris quand Jacques Chirac en était le maire, et ancien ministre de la Culture du président Chirac. On attend avec impatience un portrait culturel de Nicolas Sarkozy réalisé par son bras droit Brice Hortefeux, pour les 5 ans en 2017 de la réouverture du Palais de Tokyo après ses travaux d'extension.

Jacques Chirac

Commissaire : Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture
Nombre d’œuvres : une centaine

Jacques Chirac ou le dialogue des cultures

Musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 9 octobre, 37, quai Branly, 75007 Paris, mardi-mercredi-dimanche 11h-19h, jeu-vendredi-samedi 11h-21h, www.quaibranly.fr, entrée 11 €. Catalogue, coéd. Flammarion/Musée du quai Branly, 35 €.

Légende Photo :
Jacques Chirac, Maire de Paris, réception d'Améridiens Haidas (Ouest du Canada), à l'Hôtel de Ville en août 1989. © Photo : Eric Lefeuvre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°461 du 8 juillet 2016, avec le titre suivant : Un portrait bancal de Jacques Chirac

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