Arte povera - De la nature à la culture et vice versa

Un Penone poétique au Musée de Grenoble

Giuseppe Penone s’installe au Musée de Grenoble avec un vaste accrochage tout en finesse permettant une relecture de son œuvre

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 13 janvier 2015 - 727 mots

Dix ans après l’exposition du Centre Pompidou, Giuseppe Penone est à l’honneur au Musée de Grenoble. La complicité qui lie l’artiste au directeur de l’institution, Guy Tosatto, n’est pas étrangère à la proposition de cette plongée dans l’imaginaire de Penone. Au parcours chronologique a été préféré un principe d’affinités électives entre les pièces, renouvelant le regard sur son œuvre.

GRENOBLE - Le travail de Giuseppe Penone, bien qu’il n’ait pas bénéficié d’une grande exposition personnelle depuis celle que lui consacra en 2004 le Centre Pompidou, a été au cours des dernières années très largement diffusé et médiatisé. Peut-être un peu trop, au point de créer parfois une certaine lassitude. La grande exposition que lui consacre le Musée de Grenoble serait-elle donc celle de trop ? Nullement, et c’est même tout le contraire.

D’abord parce que, sans souci de chronologie ni ambition rétrospective, elle regroupe des travaux de toutes époques dont certains sont totalement inédits, ceci en faisant varier les techniques, mêlant tout au long du parcours sculpture et dessin. Ensuite parce qu’elle replonge avec bonheur dans des œuvres ou séries parfois très connues mais un peu oubliées, coincées qu’elles étaient entre les productions récentes et les pièces phares de la fin des années 1960 concomitantes à l’émergence de l’Arte povera, tels les fragments corporels en bronze inscrits dans des éléments naturels. Ainsi de ce bel exemplaire de la série Le Vert du bois (1986), grand tissu blanc sur lequel est venue se frotter une branche auparavant enduite de chlorophylle issue de feuillages. Est démultipliée là l’empreinte de son écorce tout en laissant deviner, comme cachée dans la forêt, une empreinte du propre corps de l’artiste dont les bras sont devenus des branches. Un travail que semblait annoncer par un mouvement inverse une magnifique Lecture tactile de l’écorce de l’arbre (1970), feuilles de papier appliquées sur des troncs d’arbres et frottées au crayon avant d’être marouflées sur une grande toile, jamais sortie de l’atelier jusque-là.

« Un parcours intuitif »
Manifestement, la très ancienne complicité entre l’artiste et Guy Tosatto, le directeur du musée, lesquels ont collaboré à de nombreuses reprises, a pleinement joué et permis de composer un parcours fait d’indices, de rappels, d’analogies, d’échos et de doutes ; « l’intention était de composer un parcours libre, poétique, intuitif, d’entrer dans la tête de l’artiste, dans son imaginaire, dans sa façon de penser les formes, de les imaginer et de rebondir », précise le second.

Car tout à sa réflexion sur la nature et sa cohabitation avec l’homme, Penone effectue sans cesse des va-et-vient dans l’amorce et l’émergence des formes. Instructifs sont deux dessins de 1970 intitulés Les Arbres des poutres et Les Arbres du plancher, qui chacun figurent un tronc d’arbre émergeant à un endroit des cernes du bois. Ils rappellent furieusement les fameuses poutres desquelles seront excavés plus tard, comme en un mouvement inverse de la culture à la nature, les arbres donnés à voir en fin de course (Répéter la forêt, 1988-2011).

Le surgissement de la matière et sa capacité intrinsèque à faire œuvre, voilà qui apparaît être une préoccupation centrale et récurrente de l’artiste qui s’ingénie à brouiller les pistes en faisant de l’indistinction l’une de ses compagnes préférées. Ainsi l’intérieur de pièces en marbre semble être de bois alors qu’il s’agit de bronze (Frontières indistinctes, 2012) ; ou bien, l’empreinte d’une bouche est agrandie sur une toile noire (Peau de graphite, 2008) ou par le biais d’épines fixées sur de la soie blanche (Épines d’acacia – contact, 2005) afin de laisser croître comme des nervures de feuillages.
Omniprésente est l’empreinte, qui fait du corps qui ne l’est pas moins un motif autant qu’un outil, dans une œuvre où jamais rien n’est univoque mais où une sorte de réversibilité des mouvements entre les formes et les matières, la nature et la culture, se met au service d’une circulation constante des fluides et des énergies.

Grâce à cette manière de faire varier les échelles en mariant de petits dessins à des œuvres monumentales, de défier la chronologie tout en procédant à des rapprochements par affinités électives qui nous permettent d’entrer dans le travail indépendamment de toute notion de début ou de fin, cette exposition rafraîchit le regard sur Penone et la lecture qui en est faite. Ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Penone

Commissaire : Guy Tosatto
Nombre d’œuvres : environ 80

Giuseppe Penone, jusqu’au 22 février, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38000 Grenoble, tél. 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf mardi 10h-18h30, entrée 8 €. Catalogue, coéd. Actes Sud/Musée de Grenoble, 202 p., 32 €.

En savoir plus
Consulter la fiche biographique de Giuseppe Penone
Consulter la fiche biographique de Guy Tosatto

Légende photo
Giuseppe Penone, Verde del bosco, 1986, frottage de feuilles et couleur végétale sur toile, 264 x 583 cm. © Archivio Penone.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°427 du 16 janvier 2015, avec le titre suivant : Un Penone poétique au Musée de Grenoble

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque