Un peintre et un collectionneur bien dans son temps

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 1 décembre 2006

Dans ce Grand Siècle d’une prodigalité déconcertante, Stella demeure un artiste méconnu qui, en raison de la rareté des sources, invite à un passionnant décryptage.

Doit-on y voir la contrepartie inhérente à toute redécouverte ? Est-ce le sort, que d’aucuns estimeraient dissuasif, de toute archéologie du savoir ? En effet, alors que les commandes et les titres pleuvent sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, les documents faisant acte de cette officialité sont maigres.
Ainsi, à la suite des études consacrées à Poussin, La Hyre, Le Sueur, Champaigne ou Vouet, la réhabilitation de Stella doit accepter les hypothèses et les prospections lacunaires. Félibien, en 1685, semblait déjà avertir l’exégèse à venir : loin d’être monolithique et transparent, Jacques Stella, « curieux de toutes les belles choses », s’ingénia à fréquenter, voire collectionner, les artistes de son temps. Et le puzzle de se compliquer…

Plongé dans le bain artistique de Florence
Il semble que le hasard ait prédestiné Jacques Stella à l’art. Un hasard qui en fit le fils du peintre lyonnais François I Stella dont le nom, affublé d’un chiffre, laisse croire à une dynastie artistique familiale. À tort, puisque son père meurt en 1605 et que Stella n’aura ni épouse ni enfants.
C’est donc vraisemblablement auprès de son beau-père, le peintre Jacques Maury, que le jeune Stella s’éduque à un art dont les nécessités initiatiques le conduisent très tôt en Italie, et précisément à Florence.
Incertaine, la date de son arrivée en grand-duché toscan, probablement vers 1618-1619, n’enlève rien au prestige de ses premières rencontres. La bienveillance de Côme II de Médicis lui vaut de côtoyer les graveurs italiens Tempesta, Cantagallina, le peintre Parigi mais aussi et surtout son compatriote Jacques Callot.
Les œuvres de cette période témoignent de la fascination qu’exerce sur le jeune Stella l’effervescence d’une Florence cosmopolite et ostentatoire ainsi que le dénote sa splendide Fête des chevaliers de Saint-Jean.

À Rome, Stella se lie d’amitié avec son compatriote Poussin
Si la gravure semble appropriée pour célébrer minutieusement les réjouissances toscanes, le séjour romain, de 1623 à 1634, coïncide avec des œuvres ambitieuses adaptées à la grande peinture plébiscitée par la Ville éternelle.
Alors que les scènes allégoriques se mêlent aux sujets sacrés, Jacques Stella, dont le nom signifie « étoile » en italien, continue de s’en remettre aux fortunes de son parcours qui le conduit alors jusqu’à Nicolas Poussin, qui devient un ami insigne.
De petites peintures sur cuivre, telle La Sainte Famille de Lyon, permettent d’entrevoir la liberté de l’artiste qui, nonobstant l’entourage immédiat d’un Bernin ou d’un Vouet à l’Académie de Saint-Luc, parvient à varier son style. Des variations qui vaudront un temps à l’un de ses dessins romains, pourtant influencés par Poussin, d’être attribué à Blanchard, le « Titien français »…
Son retour en France en 1634 et sa nomination par Richelieu comme peintre du roi, assortie d’une pension au Louvre, semblent sceller une destinée heureuse qui le verra pourtant mourir dans une relative solitude, uniquement entouré d’une mère qui prit soin de conserver les biens d’un fils étonnamment absent des histoires générales de l’art et des dictionnaires.

Raphaël, Parmesan, Carrache… une collection exceptionnelle
En 1693, soit trente-six ans après le décès de son oncle, Claudine Bouzonnet-Stella rédige l’inventaire de la demeure de l’artiste. Longtemps tenu pour marginal en raison de ses attributions généreuses, ce dernier permet aujourd’hui de voir en Stella une figure tutélaire du collectionnisme que la présente exposition du musée des Beaux-Arts de Lyon, organisée par Sylvain Laveissière et étayée notamment d’une étude fondamentale de Mickaël Szanto, propose d’interroger.
Des dispositions testamentaires valurent aux proches descendants de Stella, ses cinq neveux et nièces, d’hériter chacun d’une toile du maître des Andelys. Ni plus ni moins. Commandées par Stella, ces peintures, auxquelles il convient aujourd’hui d’en ajouter deux autres, sont les témoins, inestimables et dispersés de par le monde, d’une amitié notoire et des affinités esthétiques du « métier de peintre » de Stella, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Antoine Schnapper.
Outre une bibliothèque digne des plus grands lettrés, l’inventaire fait état d’œuvres dont une précieuse investigation permet aujourd’hui de confirmer, quand elle est rendue possible, les différentes attributions.
Aussi se prend-on à rêver devant les pièces collectionnées, et parfois léguées, par cet oncle magnanime : des dessins de Raphaël, de Jules Romain et du Parmesan, peut-être de Michel-Ange, de Rubens et du Corrège, des gravures de Raimondi et Dürer ou encore La Toilette de Vénus d’Annibal Carrache.
Édifiante, la liste pourrait n’être que cela. Or, elle permet d’envisager scrupuleusement les chapitres glorieux du collectionnisme en y rajoutant des pages fondamentales et éclairantes. Déjà complexe, Stella, avec son cabinet en guise de « laboratoire de connaissance  », n’en sera que plus original, passionnant et, espérons-le, convoité par les cimaises.

Biographie

1596 Jacques Stella naît à Lyon. 1618-1621 À 20 ans, il travaille pour Côme II de Médicis, à Florence. 1624 À Rome, il est influencé par le classicisme et plus particulièrement par Poussin dont il devient l’intime. 1634 Le cardinal de Richelieu le présente à Louis XIII qui le nomme peintre du roi. Vers 1642 Une commande pour les jésuites du faubourg Saint-Germain le confronte aux deux plus grands peintres de son temps : Poussin et Vouet. 1656 Jésus et les docteurs, visible dans une église de Provins, est l’une de ses dernières œuvres. 1657 Décès à Paris.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Jacques Stella » du 22 novembre 2006 au 12 février 2007. Musée des Beaux-Arts de Lyon, 20, place des Terreaux, Lyon. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h, vendredi de 10 h 30 à 20 h Tarifs : 8 et 6 €. Tél. 04 72 10 30 30, www.lyon.fr rubrique musées.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Un peintre et un collectionneur bien dans son temps

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