Art ancien

Un nouveau regard sur l’Iran

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 26 mars 2018 - 1918 mots

Le Louvre Lens fait découvrir des chefs-d’œuvre d’une période restée longtemps méconnue dans l’histoire de l’Iran : celle des Qajars, qui régnèrent sur le pays au XIXe siècle. À travers elle se dessine le visage d’un Iran moderne, qui s’inscrit dans la politique d’ouverture du pays, et à laquelle participent les artistes contemporains.

Peut-être pensiez-vous visiter simplement au Louvre Lens une belle exposition. Mais à peine y avez-vous mis un pied qu’on vous arrache les œillères que vous portiez sans le savoir. Regardez : vous déambulez non pas dans les salles d’un musée aux murs blancs, mais dans un opulent palais qajar, scénographié par Christian Lacroix. C’est tout juste si vous n’avez pas le sentiment que des ailes vous poussent dans le dos : vous voici à butiner comme un colibri, de peintures en dessins, de tapis en photographies, de bijoux en costumes et armes d’apparat, en Iran, à l’époque de l’« empire des roses ». Au fil du parcours, un autre visage de ce pays se dessine. « Beaucoup d’entre nous ont le cliché d’un État fermé et terrifiant… Nous aimerions amener le visiteur à découvrir la richesse culturelle de l’Iran et faire évoluer son regard », explique Gwenaëlle Fellinger la conservatrice au département des arts de l’Islam au Louvre, commissaire de l’exposition. Car si l’enjeu de l’exposition est culturel, il n’en est pas moins, aussi, diplomatique.
 

Une réhabilitation en cours

De fait, l’exposition « L’empire des roses » fait découvrir au grand public un pan longtemps méprisé et peu étudié de l’histoire du pays : celui de la dynastie des Qajars, qui régna de 1786 à 1925. Pendant cette période, l’Iran s’ouvrit aux innovations techniques venues d’Occident, comme la photographie et la lithographie et ouvrit son École polytechnique en 1851 et son École des beaux-arts en 1911. « Il s’agit d’une ère d’ouverture et de développement des échanges. Pourtant, en 2014, quand j’ai commencé à monter ce projet d’exposition, il n’y avait pas de publication scientifique sur cette période. Même si, en 1998, une exposition à New York, à Los Angeles et à Londres, avait réhabilité la peinture qajar, et si la photographie de cette époque a toujours suscité un intérêt. Cependant, depuis quelques mois, elle intéresse enfin les historiens, et des articles scientifiques paraissent », rapporte Gwenaëlle Fellinger. En Iran aussi la réhabilitation de la dynastie Qajar est récente. La révolution islamique de 1979 entendait en effet marquer la rupture avec cet ancien régime politique ouvert à l’Occident, dont les édifices, par exemple, n’étaient pas rénovés.

L’exposition « L’empire des roses » témoigne ainsi de la volonté d’ouverture de l’Iran, depuis l’élection en 2013 du président modéré Hassan Rohani – et la signature de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien en juillet 2015. Dès le mois de juin 2015, Yannick Lintz, qui dirige le département des arts de l’Islam au Louvre, s’est rendue à Téhéran, où elle a noué un premier contact officiel avec les autorités iraniennes. En 2016, à l’occasion de la visite du président Rohani en France, un « accord-cadre » entre le Louvre et l’ICHHTO, l’organisation chargée du patrimoine et du tourisme en Iran, est conclu.

Ainsi, à l’exposition sur les Qajars au Louvre Lens au printemps 2018, répond une exposition du Louvre à Téhéran. Et l’exposition « L’empire des roses » bénéficie de prêts prestigieux des plus grands musées iraniens, alors qu’à son origine, en 2014, elle devait s’appuyer sur des collections occidentales. Une façon, donc, de mettre en avant une culture commune et renouer les liens culturels historiques entre le Louvre et l’Iran depuis le XIXe siècle. « Cette exposition montre indéniablement un réchauffement de nos rapports, qui s’inscrit dans la politique d’ouverture de l’Iran. Même s’il existe en Iran un courant toujours hostile à ce passé, les Iraniens ont une fierté nationale qui fait qu’ils se réjouissent de voir leur culture et leur pays célébrés à l’étranger », analyse l’ancien ambassadeur de France en Iran François Nicoullaud.
 

L’image de l’Iran dans le monde

Et ce, d’autant plus qu’aujourd’hui, la dynastie Qajar bénéficie d’un vif regain d’intérêt en Iran : les immeubles construits sous son règne sont rénovés et mis en valeur, et de nombreux artistes s’inspirent de l’esthétique de cette époque. Pour parler de son pays, la photographe contemporaine Shadi Ghadirian a ainsi choisi dans sa série Qajar de mettre en scène des portraits dans des faux décors de cette dynastie, dans lesquels elle introduit des éléments de la vie contemporaine. Ses clichés ont été présentés avec ceux de soixante-cinq autres photographes à l’occasion de l’exposition « Iran, année 38 », aux Rencontres d’Arles de 2017. Le but de l’événement ? « Faire découvrir au public français un visage de l’Iran contemporain », répond Anahita Ghabaian, co-commissaire de l’exposition.

Car aujourd’hui, en Iran, la photographie, introduite et encouragée dans le pays par la dynastie Qajar, participe largement à l’évolution du regard des Occidentaux sur l’Iran, à travers des artistes comme Shadi Ghadirian donc, ou Gohar Dashti, qui met notamment en scène la permanence des blessures de la guerre Iran-Irak sur la société contemporaine. Anahita Ghabaian, par ailleurs directrice de la Silk Road Gallery, première galerie de photographie à Téhéran, témoigne de la vitalité de cet art : « Lorsque j’ai fondé ma galerie en 2001, il n’y avait que deux galeries, généralistes, à Téhéran. Je lui ai donné le nom de Silk Road Gallery, “la route de la soie”, car je voulais jouer un rôle dans les échanges entre l’Iran et les pays étrangers. La photographie, qu’elle soit documentaire ou mise en scène, constitue un média privilégié pour exprimer ce qu’on ne peut pas forcément dire, et parler de la société. » « À l’étranger, elle contribue à une meilleure compréhension de la réalité de la société iranienne actuelle », relève celle qui fut la première galeriste iranienne à s’inviter à Paris Photo et fut la directrice artistique de Photoquai en 2015.

De fait, l’art contemporain dans son ensemble connaît une véritable explosion et diffuse sur la scène internationale la culture iranienne actuelle. Car même si un certain nombre de contraintes politiques, légales, sociales et religieuses continuent de peser sur la vie des Iraniens et que les artistes connaissent la ligne rouge à ne pas dépasser dans leurs œuvres, la révolution islamique n’a pas étouffé la créativité artistique – comme l’a d’ailleurs mis en lumière en 2014 l’exposition « Unedited History » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Aujourd’hui, « il y a entre 100 et 150 galeries à Téhéran, très fréquentées par la jeunesse, qui est extrêmement cultivée en Iran, et avec une rotation d’expositions très rapide », rapporte Ashkan Baghestani, spécialiste de l’art contemporain arabe et iranien chez Sotheby’s à Londres. À travers eux, l’image de l’Iran évolue. « Nous travaillons beaucoup à casser les préjugés négatifs qui entourent ce pays. Des œuvres qui se vendaient entre 5 000 et 10 000 euros en 2006 peuvent atteindre aujourd’hui 200 000 à 300 000 euros. Et nos taux d’invendus pour les artistes iraniens sont aujourd’hui très bas. »
 

Des relations internationales complexes

Reste que l’Iran demeure un pays complexe, et ses relations avec l’Occident restent tendues. Ainsi, beaucoup de jeunes artistes qui le mériteraient peinent encore à accéder à une reconnaissance de leur travail sur la scène internationale. « Les visas sont difficiles à obtenir ; et il reste inimaginable qu’une œuvre parte d’Iran pour les États-Unis », regrette Ashkan Baghestani. Car, malgré le réchauffement des rapports entre l’Iran et les pays occidentaux, le « soft power » artistique traverse aussi des turbulences.

Ainsi, en 2017, la Gemäldegalerie de Berlin devait accueillir une exposition exceptionnelle d’une soixantaine d’œuvres du Musée d’art contemporain de Téhéran, parmi lesquelles des œuvres de Monet, Gauguin, Miró, Picasso, Rothko, Warhol, Pollock ou Bacon, mais aussi de Faramarz Pilaram ou Behjat Sadr, grands noms de la peinture iranienne du XXe siècle. L’événement promettait d’être d’autant plus exceptionnel que la prestigieuse collection, constituée avant la révolution de 1979 par Farah Diba, épouse de l’ancien chah, n’était jamais sortie d’Iran. Le ministre allemand des Affaires étrangères avait salué un « signe d’ouverture sociale et culturelle » de la part de l’Iran, dans la foulée de l’accord nucléaire avec les grandes puissances. Mais au dernier moment, les œuvres n’ont pas pu sortir du pays, sans explication officielle. Crainte de l’Iran que l’ancienne impératrice exilée ne réclame ces œuvres et n’entrave leur restitution ou simplement assiste au vernissage ? Ou conséquence de l’indignation des Allemands après la récompense décernée par le directeur du Musée d’art contemporain de Téhéran aux vainqueurs d’une compétition autour des « caricatures de l’Holocauste » ? Chacune de ces hypothèses est plausible.

Cependant, si l’affaire constitue un certain revers diplomatique, elle fut aussi l’occasion d’une aubaine pour les Iraniens, qui purent admirer dans les salles du Musée d’art contemporain de Téhéran des œuvres de cette collection censurée par les mollahs. Ces dernières ont été les témoins des ultimes feux du régime du chah avant la révolution islamique – lorsque l’Iran pariait sur la culture pour jouer la carte diplomatique du « soft power » et ouvrait notamment le Musée d’art contemporain de Téhéran, et un musée de peinture Qajar. Leur sortie des réserves a ainsi été saluée par la presse internationale comme un témoignage supplémentaire de la politique d’ouverture de l’Iran.
 

« L’empire des roses. Chefs-d’œuvre de l’art persan du XIXe siècle »,
du 28 mars au 23 juillet 2018. Louvre Lens, 99, rue Paul-Bert, Lens (62). Du mercredi au lundi, de 10 h à 18 h. Tarifs : 5 et 10 €. Commissaire : Gwenaëlle Fellinger. www.louvrelens.fr

 

 

Le Louvre à Téhéran, une exposition diplomatique
Au moment même où les visiteurs du Louvre Lens peuvent admirer les productions artistiques de la dynastie des Qajars, le public du Musée national d’Iran découvre à Téhéran des trésors des collections du Louvre. « Nous avons fait le nécessaire pour que les deux expositions se déroulent en même temps et donnent une image de coopération sur la scène internationale », explique Yannick Lintz, directrice du département des arts de l’Islam au Louvre. Si l’exposition « L’empire des roses » avait été programmée dès 2014, elle est rentrée dans le cadre de l’accord signé en 2016 entre le Louvre et l’organisme chargé du patrimoine et du tourisme en Iran, l’ICHHTO. Une façon de mettre fin à une longue rupture diplomatique et institutionnelle, à la suite du refroidissement des relations entre la France et l’Iran en 2008.De fait, en 2007, le Louvre avait organisé une grande exposition sur l’art de l’Iran safavide, qui n’avait pas reçu de contrepartie en Iran. « Nous avions donc une dette », commente Marielle Pic, qui dirige le département des Antiquités orientales au Musée du Louvre. Les fouilles archéologiques en Iran avaient également été suspendues. L’accord de coopération a permis la mise en place d’une mission franco-iranienne dans le Khorasan, concentrée à présent sur trois sites majeurs : Nishapur, Suzan et Chapeshlou tepe. « Il prévoit également un partage de nos connaissances, notamment à travers l’étude et la numérisation des archives des fouilles historiques, menées depuis 1880 », souligne Marielle Pic.En effet, la coopération archéologique du Louvre avec l’Iran s’est mise en place dès le XIXe siècle et, dès 1888, des salles du Louvre ont été aménagées pour présenter l’archéologie iranienne. Par ailleurs, en 1928, c’est un Français, André Godard, qui a créé les services archéologiques d’Iran et le Musée national d’Iran, dont il fut l’architecte. L’exposition des trésors du Louvre dans ses salles témoigne d’une amitié franco-iranienne en train de se reconstituer.
Marie Zawisza
 
« Le Louvre à Téhéran »,
jusqu’au 8 juin 2018. Musée national d’Iran, Place Imam Khomeini, Téhéran, Iran. Du mardi au dimanche, de 9 h à 17 h. Tarifs : 4 et 6 €. Commissaire : Yannick Lintz. nationalmuseum.ichto.ir

 

 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°711 du 1 avril 2018, avec le titre suivant : Un nouveau regard sur l’Iran

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